Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

Un Commentaire

Borgen vs Madam Secretary (Partie 1): Femmes de pouvoir

Borgen vs Madam Secretary (Partie 1): Femmes de pouvoir
Christophe Brico

La série politique est devenue pratiquement un genre à part entière. De A la Maison Blanche à Scandal en passant par Veep ou House of cards, des tons et des développements très différents, avec tous au cœur le fait politique. Deux séries pourtant mettent réellement les femmes à l’honneur (si l’on fait abstraction du très oubliable Commander in Chief) : Borgen (diffusée sur Arte chez nous puis, Teva) ou les chroniques du Premier Ministre du Danemark, et Madam Secretary (depuis le 14 février sur Teva) et le quotidien du Ministre des Affaires étrangères du pays le plus puissant du monde.
Dans cette première partie on parlera de ces femmes de pouvoir, suivi d’une interview de Camilla Hammerich, productrice exécutive de Borgen, et dans la seconde partie, on y regardera de plus près la fabrication et l’utilité des deux shows, le tout suivi d’une interview de Tim Daly, monsieur “Madam Secretary” dans la série éponyme. Préparez-vous à voter.

GIrls just wanna have fun

Présentation de nos compétiteurs. Borgen (littéralement “Le Château”, du nom donné au parlement danois) raconte l’histoire de Birgitte Nyborg, chef du parti centriste qui, à la faveur d’un scandale devient Premier Ministre du Danemark. au fil des 3 saisons que dure la série, on suivra durant les deux premières le quotidien d’une femme au pouvoir, puis dans la troisième, la reconquête de celui-ci. Mêlant à la fois les intrigues de couloir, le rôle des médias et la vie personnelle de la Premier, la série se veut réaliste et didactique. Dans Madam Secretary on rencontre Elizabeth McCord, ancienne officier de renseignement, reconvertie dans le professorat qui se voit proposer le poste de Secretary of State (l’équivalent américain du Ministre des Affaires Étrangères), suite à la mort de son prédécesseur. Dans un monde aux relations internationales complexes, et dangereuses, la femme devra concilier ses fonctions avec sa vie de famille. Il faut enfin préciser que Borgen a été diffusée dans son pays de 2010 à 2013, avec une élection nationale au Danemark qui amena Helle Thorning-Schmidt au pouvoir, dont on ne peut que remarquer les similitudes avec le personnage de Brigitte Nyborg. Madam Secretary, est toujours en cours de diffusion sur CBS, pour sa seconde saison, et il n’aura échappé à personne qu’une élection nationale est en cours dans le pays de l’oncle Sam, avec comme candidate majeure une ancienne Secretary of State, en l’occurrence Hilary Clinton. On dit ça, on dit rien…

Borgen

Les deux personnages ont de nombreuses similitudes dans leur construction. Ce sont deux femmes matures, entendez par-là qu’au moment où commence la série elles sont toutes deux accomplies dans leur carrière, heureuses en mariage avec un homme brillant, et des enfants tout sympa pour aller avec ca. Dans les deux cas, leurs fonctions les amènent à devenir le personnage central de leur famille, et l’alpha du couple. Les conséquences en seront en revanche très différentes pour chacune d’entre elle. Mais nous y reviendrons. Il y a en revanche de grandes différences sur l’aspect politique de l’histoire, en partie dues à la différences de leurs fonctions respectives, mais également dues à la différence de système politique entre les deux pays.

Madam Secretary

Enfin il y a une différence de fabrication entre les deux shows. Du côté Borgen, on a 3 saisons de 10 épisodes de 58 min, dont les deux premières saisons on été conçues, et financées, dès le départ. Dans le cas de Madam Secretary, nous avons affaire à des saisons classiques de 22 épisodes de 42 min, ce qui fait que, même avec une saison de moins à ce jour, cette série a déjà produit plus d’épisodes que l’ensemble de Borgen et donc dispose de plus de temps pour développer ses personnages. Enfin, un petit mot sur les audiences pour conclure cette présentation générale. Borgen a été un énorme succès dans son pays, avec des pointes à 1,6 millions de téléspectateurs, le Danemark comptant 5,5 millions d’habitants ! De son côté Madam Secretary tourne avec des audiences à 10 millions de téléspectateurs, ce qui est la seconde meilleure audience du dimanche soir aux USA après The Walking Dead et devant The Good Wife (qui est dans la même soirée sur CBS), qui engrange autours de 7,5 / 8 millions. Donc dans les deux cas, le public est devant ces femmes d’état.

I’m every woman

Au coeur de ces deux shows, il y a le fait politique. On peut difficilement faire plus différent en termes de système démocratique que le Danemark, Monarchie Parlementaire (officiellement “Constitutionnelle”, mais avec un parlement au coeur du système politique, et un monarque aux attributions essentiellement symboliques), et les USA, République Présidentielle. Au risque de paraître un peu ennuyeux, il est nécessaire d’entrer dans les grandes lignes de ces deux systèmes pour comprendre comment la narration, et donc le personnage de femme politique, est construit dans chaque série.

Borgen-Season-3

Commençons par le Danemark est son système parlementaire. Pour faire simple, l’institution “reine” est le parlement (Folketing), et le gouvernement est constitué sur la base du parti majoritaire, ou du parti qui a la capacité d’arbitrer (en termes de voix), ce qui est le cas dans Borgen, les centristes ne sont pas majoritaires, mais sont les seuls en capacité de faire pencher les votes entre les deux blocs plus importants en voix. Ce n’est donc pas ici une culture du pouvoir pyramidal, comme en France, ou aux USA, mais une culture du compromis et de la coalition politique.
Aux USA, au contraire, l’exécutif est pratiquement déconnecté du législatif. Le Président est élu au suffrage universel indirect, tout comme le Vice-président (ils forment à eux deux le fameux “
Ticket”), et ensuite choisi un Cabinet (au singulier, hein… je vous vois venir), traduisez le gouvernement, composé de Secrétaires, qui ne sont responsables que devant lui (plus ou moins). Dans ce cabinet, le Secretary of State est le nom donné au Ministre des affaires étrangères, un des ministres régaliens. Du coup dans Madam Secretary ce que l’on voit de l’institution exécutive, de manière générale, se résume essentiellement au Président lui-même, et son Chief of State, basiquement le secrétaire général de la Maison Blanche. Les intrigues, par nature, sont essentiellement internationales, les questions internes étant totalement secondaires.

Donc pour résumer, Brigitte Nyborg est la numéro un du gouvernement danois, mais dans un système qui la contraint perpétuellement à négocier avec les autres composantes du Parlement. L’avoir conçue centriste permet de nombreuses combinaisons qui restent réalistes, offrant au téléspectateur de nombreuses scènes dans lesquels sont discutés les enjeux auquel le pays doit faire face. Elizabeth McCord, elle, est une des composantes du gouvernement, mais la série étant concentrée sur son personnage, on est peu témoins des négociations politiques internes à l’administration Dalton, mais en revanche perpétuellement des négociations internationales avec d’autres pays (et notamment un arc important sur la Russie), principalement représentés par leurs ambassadeurs. Étrangement, cela amène un point de convergence entre les deux séries, et les deux personnages. En effet, si le système américain est très différent du danois, les deux femmes sont des négociatrices, des expertes du compromis et de la solution de conciliation entre des intérêts pas forcement convergents. Ces deux femmes ne sont pas des expressions d’un pouvoir qui cherche à s’imposer, mais au contraire de celui qui cherche à convaincre et à trouver des solutions de vivre ensemble par la concorde et non par la force. Dans la plupart des cas.

MadSexretary

Enfin, pour conclure cette première partie, il faut évidemment évoquer la famille. Au départ les situations de nos deux femmes sont assez similaires. Elles sont toutes deux mariées, à priori heureuses en couple, et mères (2 enfants – un garçon et une fille – pour Brigitte Nyborg, et 3 enfants – 2 filles et un garçon – pour Elizabeth McCord). Pourtant, dans le cas de Borgen, le pouvoir aura une influence destructrice, conduisant au divorce de Brigitte et Philippe Nyborg, des difficultés avec ses enfants, et une nouvelle histoire sentimentale pour la Premier Ministre.
Du côté McCord, au contraire, la famille est totalement sanctuarisée. A aucun moment, en tout cas jusqu’à maintenant, ne coeur de cette famille n’est réellement mis en danger, ni le couple. Ils s’aiment, ils ont des gestes tendres, ils font l’amour. Bref, c’est LA famille américaine bourgeoise parfaite. Dans les deux cas, ce qui est intéressant, c’est la façon dont la société dans laquelle se déroule la série influence le traitement de la famille, et en particulier, considérant que le personnage central est une femme. Dans le cas de
Borgen, on est dans le contexte européen, plutôt moralement libéral, dans lequel le divorce, les familles recomposées ne sont pas seulement courant, elles sont pratiquement la norme. Dès lors la perception du public est à l’avenant. La situation de Brigitte Nyborg, et la façon dont celle-ci évolue est presque un cas d’école. A l’opposé, la famille d’Elizabeth McCord, est sans doute la famille telle que veut la percevoir une grande majorité d’américains, même si la réalité de celle-ci est plus discutable. Mariage stable et heureux, 3 enfants, dont aucun d’entre eux ne rencontre de problème majeur. Cette famille est la famille idéale du leader politique dans l’esprit du citoyen américain. On sent en regardant Madam Secretary, la volonté de répondre à cette vision idéalisée, un peu conservatrice de la famille. A tel point, d’ailleurs, que le personnage d’Henry McCord (Tim Daly), sur lequel nous reviendrons plus avant dans la seconde partie de cet article, est un professeur de théologie. Ce n’est pas un religieux au sens stricte du terme, mais il en est très proche. Pourtant, dans les deux cas, on sent un tendance à essayer de parler au plus grand nombre. Brigitte Nyborg et sa famille décomposée, reste une femme sans excès, et les relations avec son mari, ou ex-mari, restent globalement civiles et raisonnables. La famille plus conservatrice d’Elizabeth McCord, elle, se veut plus contemporaine dans les dialogues et la façon dont chacun se comporte avec les autres, mais sans jamais être réellement un enjeu du show. Cela devient d’ailleurs tellement compliqué à gérer que les producteurs de Madam Secretary développent tout un tas de contorsions scénaristiques, relativement improbables, pour impliquer Monsieur “Madam Secretary” and l’intrigue politique.

Globalement, et malgré un continent, un système politique, ou encore une position institutionnelle différentes, les deux femmes sont assez proches. Similaires en age et expérience, à la fois douces et autoritaires si besoin, avec un sens naturel du leadership. La famille reste un point central dans les deux cas, et les deux femmes en sont étalement le chef. Les points de convergence ne sont pas uniquement présents sur le personnage central du show, mais également dans leurs fonctions respectives, au-delà d’être de la bonne télé. Mais cela ce sera pour la seconde partie.

En attendant, vous pourrez lire une interview de Camilla Hammerich, Productrice Exécutives de Borgen qui, non seulement revient sur la série, mais nous offre, en 10mn, une petite leçon de télévision.

Camilla Hammerich : Madam “Executive Producer”

Interview réalisée lors du 55e Festival de Television de Monte-Carlo (Juin 2015)

Camilla-Hammerich

Season One : Comment expliquez-vous le succès des séries danoises ?

Camilla Hammerich : Nous avons un principe au Danemark qui est “une vision”. Cela veut dire que le scénariste est le maître de l’histoire, et le reste de l’équipe travaille pour lui. Cela parait évident mais c’est un principe important. Le second principe important est appelé la “double histoire”. Cela vient du fait que DR, la chaîne qui diffuse Borgen est une chaîne publique. Le principe est que nous devons, et cela est inscrit dans les contrats, faire à la fois du divertissement et de l’éducation. Donc en plus de la structure narrative du drama, avec un début, un milieu et une fin, nous devons ajouter une couche de service public. Cela implique que chaque série que nous produisons, comme Borgen, The Killing, doit contenir cette couche de “service public”, quelque chose sur la société, quelque chose sur ce que nous sommes, quelque chose dont on parle une fois l’épisode terminé. Une série politique, sur la façon dont la démocratique fonctionne, est dans ce cadre. Ce sont nos principes de base. Mais le plus important est le financement. Nous sommes financés par le service public, mais nous devons travailler pour obtenir l’accord de lancer la série, dans les cas les plus compliqués cela peut prendre jusqu’à un an. Nous devons proposer la série, modifier, proposer encore, et c’est assez épuisant, nerveusement. Mais une fois que vous avez le feu vert, 80%-90% de votre budget est financé. Vous avez l’argent. Bien entendu, il faut encore trouver le reste, 10%-20%, mais l’essentiel est là. Une fois le feu vert obtenu, ce sont le Producteur Executif et le Scénariste qui prennent toutes les décisions créatives. C’est un processus de décision simple, dans lequel nous avons peu de co-producteurs qui interviennent sur la couleur des robes ou le choix des sujets que nous abordons. C’est un système assez rare dans le monde.

Nous sommes aujourd’hui familiers avec les séries qui prennent place dans le système présidentiel américain. Dans Borgen il s’agit d’un système parlementaire, avec de nombreux accords politiques, de parti. Comment arrive-t-on a faire une série à la fois réaliste et distrayante ?

Camilla Hammerich : C’est le centre de notre travail créatif sur la série. Quand on fabrique un drama, on travaille avec l’”Identification” et la “Fascination”. La fascination, ce sont toutes les choses que vous ne savez pas en tant que spectateur. Dans le cas politique c’est la façon dont travaillent les politiciens, ce que font les spin doctors, comment se passent les relations avec les médias. L’identification c’est tout ce que nous savons. Être mère, avoir une famille, des enfants, tout cela. Si vous avez trop de fascination dans un drama politique, vous obtenez quelque chose de trop intellectuel, qui s’adresse à une élite de spectateurs. Si vous avez trop d’identification, vous obtenez un soap. Donc il faut trouver le bon équilibre entre fascination et identification. Et c’est le coeur de nos discussion durant toute la série. Le scénariste du show, Adam Price, est très bon pour trouver l’équilibre.

La troisième saison n’était pas prévue au départ. En êtes vous contente ?

Camilla Hammerich : J’étais heureuse d’avoir l’opportunité de faire la troisièmes saison. C’est un hommage à la série. On a eu le feu vert pour deux saisons, 20 épisodes, mais rares sont les séries (au Danemark, ndlr) qui vont au-delà. Mais cela a été fait trop vite. Si cela avait été possible j’aurais aimé avoir 6 mois de plus pour produire la saison. Je pense que cela a été produit un peu trop vite, notamment parce que nous avons réinventé l’ensemble de l’histoire. Adam (Price, scénariste), trouvait qu’il avait fait le tour de l’angle “Premier Ministre” et voulait parler de démocratie sous un autre angle. Mais c’était une idée assez ambitieuse et on aurait eu besoin d’un peu plus de temps.

Crédits: DR/CBS