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Un Commentaire

De l’écrit à l’écran (Episode 1) : Longmire

De l’écrit à l’écran (Episode 1) : Longmire
Fanny Lombard Allegra

Si certaines s’appuient sur des idées originales, de nombreuses séries télévisées trouvent leur inspiration dans des sources extérieures, parmi lesquelles la littérature a toujours tenu une place de choix. Cet intérêt ne s’est jamais démenti, et dresser une liste exhaustive de ces adaptations relève de la gageure : Dexter, Game of Thrones, Wayward Pines, House of Cards, les différentes déclinaisons de Sherlock Holmes, The Musketeers, Rizzoli & Isles, Wallander, Orange is the new black, Outlander, Vampire Diaries,  Under the Dome… en sont autant d’exemples contemporains. Tirées de nouvelles, de romans ou de sagas, ces séries restent plus ou moins fidèles à leur modèle, et le passage de l’écrit à l’écran s’accompagne parfois de variations et d’aménagements. Le shérif Walt Longmire fait partie du club des personnages littéraires devenus héros d’une série. Alors que Netflix diffuse actuellement la saison 4, Season One a décidé de confronter texte et images.

Dans le comté d’Absaroka, au fin fond du Wyoming, le shérif s’appelle Walt Longmire (Robert Taylor surtout connu pour son rôle dans Matrix). C’est un taiseux aux allures de cowboy, un homme meurtri par la mort suspecte de son épouse, un flic à l’ancienne dévoué à sa mission. Pas le genre à rester derrière un bureau, mais plutôt à enquêter sur le terrain, à remonter les pistes en suivant son instinct et ses émotions pour résoudre les affaires de meurtres, viols ou agressions. Secondé par ses adjoints, l’explosive Vic Moretti (Katee Sackhoff, vue dans Battlestar Galactica) et l’ambitieux Bratch Connally (Bailey Chase), Longmire s’emploie à faire régner l’ordre et la loi sur ce vaste territoire, pourtant le moins peuplé des Etats-Unis. Mais il doit composer avec la communauté indienne et se heurte aux querelles territoriales et juridictionnelles que suppose la présence des réserves. Il peut heureusement compter sur l’appui et le soutien de son vieil ami Henry Standing Bear (Lou Diamond Phillips, révélé par le film La Bamba), membre éminent de la communauté cheyenne.

Né en 2004 sous la plume de Craig Johnson, Longmire est apparu dans plusieurs nouvelles et romans, dont certains ont été traduits en Français – de Dark Horse à Steamboat annoncé en Novembre 2015. C’est en 2012 que A&E a diffusé le premier épisode de la série développée par John Coveny et Hunt Baldwin (qui ont travaillé sur The Closer), avant de curieusement l’annuler au terme de 3 saisons, en dépit d’excellentes audiences – 4,5 millions de téléspectateurs en moyenne. Devant la mobilisation des fans, c’est finalement Netflix qui a repris la production pour une quatrième saison de 10 épisodes, actuellement disponible. L’auteur est partiellement impliqué dans la série : de son propre aveu, il a donné son aval pour le choix des acteurs et soumet régulièrement des idées de scenarii, sans toutefois participer à leur écriture.

Adaptation libre plutôt que transposition littérale, Longmire respecte l’œuvre dont elle est issue et en reprend les éléments constitutifs comme le rythme, le cadre, l’atmosphère ou la mythologie. Polar – western de construction classique, la série allie généralement procéduraux (une enquête conclue à chaque épisode) à un arc narratif courant sur plusieurs saisons : la mort de l’épouse de Longmire, survenue dans des circonstances suspectes, couvre 3 saisons et demie ; un autre fil rouge tournant autour d’Henry Standing Bear s’ouvre en saison 4 et se poursuivra vraisemblablement en saison 5. Les intrigues sont pour la plupart originales, mais les scénaristes piochent parfois directement des éléments dans les romans de Craig Johnson : dans Victimes collatérales (S1.E10) comme dans le roman Little Bird, les violeurs d’une jeune indienne handicapée sont assassinés les uns après les autres ; l’épisode C’est bien dommage (S1.E2) et le roman Dark Horse mettent en scène le meurtre d’un homme survenu dans l’incendie d’une écurie, sur fond d’arnaque à l’assurance. Dans les deux cas, les conclusions diffèrent de celles des livres.

De la même manière, les personnages sont basés sur les protagonistes des romans, mais on remarque des modifications évidentes. Walt Longmire est assez fidèle à son double littéraire. Il fait montre de la même réserve cachant une sensibilité à fleur de peau, de la même humanité et de la même profondeur, de la même détermination aussi. Il est magnifiquement interprété par Robert Taylor, avec une économie de jeu toute en subtilité, qui passe énormément par le regard. Largement raconté à l’écrit sous forme de flashbacks, le passé du personnage (et en particulier  son déploiement lors de la guerre du Vietnam dans Enfants de la poussière) est ici à peine évoqué. Mais c’est dans les relations que son héros entretient avec les autres personnages que la série s’écarte des romans, précisément parce qu’en les modifiant ne serait-ce qu’a minima, elle doit réinterpréter la dynamique ainsi altérée.

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Si le personnage de Vic Moretti est resté le même sur le plan psychologique, les héroïnes divergent physiquement puisque la belle brune d’origine italienne a cédé la place à une Américaine pur jus, grande blonde athlétique incarnée par Katee Sackhoff. Dans les romans, elle entretient une liaison avec son supérieur, ce qui n’est pas le cas ici bien que l’on commence à en entrevoir la possibilité. Bratch Connally, fils d’un riche homme d’affaires d’Absaroka, est l’inexpérimenté mais ambitieux adjoint de Longmire ; obsédé à l’idée de le supplanter et de prendre sa place, il finira par se compromettre dans des alliances troubles dont les répercussions entraîneront sa déchéance. L’importance accordée au personnage, effacé et anecdotique dans les romans, permet à la série d’enrichir la personnalité de Longmire en l’impliquant dans une relation inédite, de développer sur un long terme une intrigue complexe, et de relier entre eux plusieurs arcs narratifs.  Cette évolution affecte aussi la vie personnelle de Cady (Cassidy Freeman), la fille de Longmire, sans pour autant altérer le personnage ni influer sur les rapports père / fille. Naïf mais appliqué, l’adjoint Ferg (Adam Bartley) remplace le basque Sacho, plus torturé, présent seulement à l’écrit. Enfin, Lou Diamond Phillips est un Henry Standing Bear charismatique et attachant, mais moins imposant physiquement et surtout plus lisse que son double de papier. Du moins est-ce le cas dans les premières saisons, tandis que les épisodes les plus récents  lui permettent enfin d ‘explorer toutes les facettes de son personnage et notamment sa part d’ombre et son ambiguïté.

Des infidélités indéniables mais mineures et surtout peu gênantes pour le lecteur, dans la mesure où elles respectent l’esprit des romans et contribuent à l’installation de nouvelles intrigues, cohérentes avec la vision d’ensemble. Car l’essentiel est bien là, et l’on retrouve au fil des épisodes tout ce qui fait la quintessence de l’œuvre de Craig Johnson. Longmire, c’est finalement une sorte d’anti-Experts, où la résolution des enquêtes repose sur la progression de l’intrigue, la déduction et l’instinctif, alors que la science et la technologie n’interviennent jamais : pas d’analyse ADN, pas d’étude balistique ou d’autopsie, pas de recherche informatique complexe… Au grand dam de ses proches, Walt Longmire ne possède même pas de téléphone portable ! Réalistes, les histoires mettent ainsi les personnages au cœur de leurs différents développements. On soulignera au passage la place accordée aux femmes, figures fortes et indépendantes qui font jeu égal avec les hommes (ce qui n’est pas si fréquent…)

Longmire jouit également d’un décor particulier : l’immensité d’un Wyoming (bien que la série soit tournée au Nouveau-Mexique) aux conditions climatiques extrêmes, où les forêts inextricables le disputent aux plaines désertes. La réalisation, qui s’inspire ici volontiers des classiques du western, met parfaitement en valeur la beauté du paysage, tout autant que son aspect sauvage. C’est dans ce cadre exceptionnel que s’inscrit l’un des thèmes récurrent de Longmire, à savoir les tensions régnant entre blancs et indiens. Le sujet a déjà été abordé à de nombreuses reprises dans la fiction, l’accent étant généralement mis sur les difficultés rencontrées par les communautés parquées dans les réserves, campées sur leurs traditions, déchirées par la violence et ravagées par l’alcool et la pauvreté. Longmire n’élude pas ces questions, pas plus que les conflits opposant polices locale et tribale. Mais on y trouve aussi, à l’écrit comme à l’écran,  une dimension spirituelle voire mystique qui, loin d’être une simple évocation folklorique, apporte un éclairage sur l’état d’esprit des hommes et sur leur comportement. Dans le même ordre d’idée, les allusions littéraires qui abondent dans les livres de Craig Johnson sont également présentes dans la série où Longmire, lecteur assidu de Shakespeare, teste ses potentiels adjoints en les questionnant sur Des souris et des hommes de Steinbeck afin de mieux saisir leur personnalité.

 

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Preuve que la série ne fait rien au hasard, ces références elles-mêmes vont plus loin car elles illustrent toujours un des axes de réflexion principaux déjà présent dans les livres. En l’occurrence, Longmire interroge sur la nuance entre la loi institutionnelle et la justice des hommes, entre ce que le droit prescrit et ce que réclament les victimes. Quand le système fait défaut à Melissa Little Bird (voir ci-dessus), la communauté peut-elle tolérer que ses violeurs restent impunis ? La cause justifie-t-elle que la vengeance se substitue au jugement d’une cour ?  Et au nom de quoi un individu peut-il se poser en juge et bourreau et décider d’appliquer un châtiment réprouvé par la loi ? Autant de questions sous-jacentes ou explicites, qui concernent en premier lieu Longmire et Henry, et qui finissent par s’imposer comme fil rouge dans la dernière saison en date.

Tenter de transposer en épisodes de 50 minutes des pavés de 500 pages aurait été suicidaire. Si Longmire s’éloigne quelque peu des ouvrages de Craig Johnson et se plie à de nécessaires aménagements, elle a l’intelligence d’en conserver l’esprit et d’en réinterpréter les grands thèmes. Avec pour résultat final une série certes classique dans sa construction et sa réalisation, mais extrêmement riche sur le fond. Ses personnages attachants, ses intrigues solides et son atmosphère caractéristique achèvent de la placer dans la droite ligne des romans dont elle s’inspire, et dont elle constitue un excellent prolongement. A l’écrit comme à l’écran, Longmire est décidément un shérif 4 étoiles.

Longmire – 4 X 10 épisodes de 50’ env.

Disponible sur Netflix.

Romans de Craig Johnson édités chez Gallmeister – A noter que des nouvelles mettant en scène Longmire sont téléchargeables gratuitement sur le site :  http://www.gallmeister.fr

Crédit photos : Netflix / A &E.