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[Exclu] Craig Johnson, l’écrivain-cowboy

[Exclu] Craig Johnson, l’écrivain-cowboy
Fanny Lombard Allegra

Season One évoquait récemment la série Longmire (ici), en comparant l’adaptation télévisée aux romans qui l’ont inspirée. Nous avons pu rencontrer leur auteur, Craig Johnson. Chemise en jean et chapeau de cowboy sur la tête, on le croirait tout droit sorti d’un de ses romans, à peine débarqué du comté d’Absaroka où officie son héros. L’homme a le rire facile, la bonne humeur communicative, et une sacrée énergie. Pour Season One, il revient sur la série, sur son inspiration, et sur les liens entre littérature et petit écran.

Quelle a été votre réaction quand vous avez eu vent du projet d’adapter Longmire pour la télévision ? Etiez-vous surpris, ou y aviez-vous déjà songé ?

J’ai eu la chance d’avoir avec Warner Brothers un  accord global, qui m’a permis de rencontrer les producteurs, réalisateurs et auteurs avant de signer, ce qui m’a donné l’opportunité d’apprendre à connaître ces gens, de pouvoir juger de la qualité de leur travail et de savoir si, oui ou non, ils étaient en mesure de faire la série. Pour moi, ce sera toujours une question de mise en avant des livres, je suis un écrivain-cowboy qui vit dans une ville de 25 habitants au nord du Wyoming. Ça ne m’intéresse pas vraiment de déménager à New York ou Los Angeles donc pour moi, la télévision et le cinéma seront toujours un moyen d’accroître la notoriété des romans. Très souvent, on entend des auteurs raconter comment Hollywood a posé une option sur leur livre mais en toute honnêteté, ça ne veut pas dire grand-chose – juste que quelqu’un a signé un chèque à l’auteur en attendant de faire quelque chose, à un certain moment. Généralement, le projet atterrit simplement sur le bureau des producteurs et y reste les 30 années qui suivent. J’ai été prudent, et assez chanceux pour tomber sur une équipe qui avait déjà fait des choses comme The Closer ou Nip / Tuck.

Lorsqu’il s’agit d’adapter leurs ouvrages pour la télévision, certains écrivains sont pleinement impliqués dans le processus – comme Michael Connelly pour la série Bosch sur Amazon – tandis que d’autres n’y participent pas du tout – c’est le cas de Jeff Lindsay pour Dexter. Qu’en est-il de vous ? Participez-vous à l’élaboration de la série ?

Je dirais que je suis assez impliqué ; en fait, on m’a envoyé les DVDs des auditions et j’ai eu exactement la distribution que je voulais. Je suis consultant créatif sur Longmire, ce qui veut dire que je me rends sur le plateau et que j’y passe une semaine au début du  tournage, et une autre à la fin. Entre-temps, on m’envoie les scripts et j’y jette un œil – parfois nous sommes d’accord, parfois non, mais c’est un procédé très agréable.

Il existe de nombreuses différences entre vos livres et la série. Cela a-t-il une influence sur votre écriture ? Par exemple,  Katee Sachkoff a-t-elle un impact sur la manière dont vous imaginez Vic Moretti ?

Pas vraiment. J’écrivais déjà les romans 7 ans avant que la série TV ne soit créée, et les personnages étaient déjà bien ancrés dans ma tête avant que je rencontre les acteurs. Quant aux différences de scénarii, c’était principalement l’idée des producteurs, afin de ne pas révéler les intrigues des livres aux téléspectateurs, et celles des épisodes aux lecteurs. C’est très malin, à mon avis.

En tant qu’écrivain, est-ce frustrant de voir ses personnages exister en dehors de soi ? Ou est-ce une source de satisfaction que de les voir mener, en quelque sorte, leur propre  vie ?

Oh, j’adore. C’est comme un univers parallèle, qui leur permet d’explorer les choses d’une manière différente de, disons, celle que j’aurais choisie. Je pense que le plus important, c’est d’avoir saisi le contexte et le ton des livres. Généralement, ça fonctionne comme ça, quand Hollywood vient frapper à la porte : ils cherchent des personnages intéressants, mais leur besoin en contenu outrepasse le matériau disponible d’un écrivain. La plupart des saisons durent au moins 10 épisodes, et on peut donc explorer de nombreux livres à cette cadence.

De nombreux livres sont devenus des séries TV – j’ai cité Bosch et Dexter, mais j’aurais pu parler de Rizzoli & Isles, Wallander, Outlander, Game of Thrones, La fureur dans le sang, Montalbano… Qu’est-ce qui fait une bonne adaptation, selon vous ?

Comme je l’ai dit : les personnages, les personnages, les personnages. C’est difficile pour Hollywood de créer des personnages déjà éprouvés comme ceux des best-sellers, donc ils doivent se tourner vers le monde de la littérature.

Certains considèrent que la fiction télévisée traverse actuellement un âge d’or, et pour Salman Rushdie, des séries comme les Sopranos ou The Wire sont comparables aux romans, en tant que support idéal pour transmettre des idées et raconter des histoires. Quel regard portez-vous sur les liens entre littérature et télévision ?

De manière générale, les gens n’ont ni le temps ni la patience de lire des histoires tentaculaires comme celles des grands auteurs d’une époque – Dickens, Flaubert, Steinbeck et autres n’auraient jamais leur mot à dire ; leurs histoires sont simplement trop longues pour la plupart des gens et c’est là que les adaptations en séries télévisées ont un avantage : elles sont capables de raconter une intrigue qui s’étire sur plusieurs épisodes.

On a comparé Longmire à Justified, mais elle m’évoque aussi The Red Road, une série qui dépeint les relations complexes entre Indiens et blancs. Vous qui êtes proche des Indiens, que pensez-vous de la manière dont ils sont représentés dans la fiction contemporaine ?

Comme pour tout, parfois ça marche et parfois non. Les versions littéraires me semblent plus proches de moi, surtout si l’on compare à la majorité des trucs qu’Hollywood sort de son chapeau. Mon plus grand grief concerne l’absence d’humour, alors que les Indiens que je connais sont parmi les personnes les plus drôles, les plus positivement attachées à la vie que j’aie jamais rencontrées ; mais c’est rarement montré ailleurs que dans les œuvres de Sherman Alexie ou James Welch. On dit que les Indiens doivent avoir un merveilleux sens de l’humour, pour tolérer les Blancs depuis des centaines d’années…

Vos livres comportent de nombreuses références littéraires, tout comme la série : Shakespeare, Steinbeck, Coleridge, Aristote… Et le bureau de Longmire est même, sauf erreur de ma part, une ancienne bibliothèque. Que nous dit cet arrière-plan littéraire sur l’histoire et sur les personnages ?

Walt est un lecteur, comme eux, et je ne veux pas que les gens l’oublient ; c’est son arme secrète  dans un monde qui ne lit pas.

Les séries policières et les polars ont tendance à s’éloigner des grandes villes pour explorer de nouveaux territoires, plus sauvages et plus vastes – comme Justified au cœur du Kentucky, ou la littérature scandinave. Comment expliquez-vous ce mouvement, d’un environnement urbain à un environnement rural ?

C’est difficile de jeter Justified dans ce groupe, et les montagnes des Appalaches sont plus semblables à l’Europe,  densément peuplées… Les gens sont fatigués des séries policières urbaines et ils veulent que les producteurs  reviennent vers eux. Il y a chez l’humain un désir de sortir et d’aller dans des espaces ouverts, et je pense que c’est simplement ce que reflètent les sujets actuels. Toutefois l’élément-clef, ce sont les personnages  : sans eux tout s’effondre.

En France, nous avons la réputation d’être de gros lecteurs. Vos romans y ont toujours été très bien accueillis, recevant notamment de nombreux prix et récompenses. Que ressentez-vous vis-à-vis du public français ?

Les lecteurs français sont perspicaces ; ils savent quand on leur donne quelque chose qui n’est pas expressément réel. Je crois qu’ils réagissent à l’honnêteté des personnages et au traitement du cadre. J’essaye de travailler sur plusieurs couches, d’aborder beaucoup de choses qui, normalement, ne sont pas traitées dans les romans policiers, mais les Français semblent adorer les couches superposées… Bon sang, c’est bien le pays du mille-feuille !

[Propos recueillis et traduits par Fanny Lombard Allegra]

Crédit photo : Editions Gallmeister.

Merci à Ekaterina Koulechova