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[Interview] Javier Olivares, le ministre du temps

[Interview] Javier Olivares, le ministre du temps
Fanny Lombard Allegra

Dans sa rubrique « Rock Around The Globe », Season One mettait récemment à l’honneur El Ministerio del Tiempo. Plébiscitée par le public et saluée par la critique, la série espagnole est régulièrement primée dans les festivals de l’autre côté des Pyrénées. Alors que le tournage de la saison 2 vient de commencer, le créateur, Javier Olivares, a accepté de répondre à nos questions. Il revient sur la genèse du Ministerio, sur l’ampleur du succès, et sur la situation de la fiction télé en Espagne. 

Retrouvez El ministerio del tiempo: fonctionnaires spatio-temporels ici

La science-fiction, le thème des voyages dans le temps sont des sujets assez innovants à la télévision espagnole. Comment vous est venue l’idée de la série ?

Javier Olivares : Elle est apparue il y a 15 ans. Mon frère Pablo et moi, nous nous sommes dit : pourquoi ne pas faire une série fantastique ? Il y a 15 ans, il était impensable que qui que ce soit achète un tel projet. Vous écrivez pour gagner votre vie, mais vous devez surtout le faire pour rêver. Vous pouvez très bien réaliser une série de commande et y mettre toute votre âme pour la faire vôtre ; vous pouvez faire des séries standardisées et vous battre pour qu’elles soient les meilleures possibles et mettre un peu de vous-même dans chaque séquence. Mais, même si ça ne se vend pas, vous devez écrire en marge ce que vous aimez, vos propres projets. La série que vous aimeriez voir. C’est ça, El Ministerio del Tiempo : la série que nous aurions aimé voir. Ecrire ce qu’on désire, ce qui nous plaît, que ça se vende ou non, c’est défendre son identité et son âme. Le problème, c’est qu’à ce moment-là, Pablo et moi n’avions pas le temps de travailler ensemble. Et on a mis ça de côté. Il y a presque 4 ans, quand on lui a diagnostiqué une ELA, Pablo m’a dit qu’il ne voulait pas partir sans avoir fait la série, et voir si on arrivait à la vendre. Et nous y sommes parvenus. Il a vu le premier épisode, mais il n’a pas eu le temps d’en voir davantage. C’est une histoire triste, très triste. Mais c’est aussi l’histoire d’un scénariste plein d’audace et de courage, qui a écrit grâce à un système de reconnaissance oculaire, lettre après lettre, jusqu’à deux semaines avant sa mort, le 20 Novembre dernier.

A-t-il été difficile de convaincre la TVE et les producteurs ?

Les gens de TVE ont voulu la série dès qu’ils l’ont vue. Nous avons travaillé avec eux pendant des années, et nous nous entendons à merveille : la première saison de Isabel, Victor Ros, et maintenant El Ministerio del Tiempo. Je ne me suis aussi bien entendu qu’avec TV3, la chaîne de Catalogne sur laquelle j’ai créé Infidels ou Kubala, Moreno i Manchón. Nous coproduisons la série. Nous avons une boîte de productions qui s’appelle Cliffhanger TV, au sein de laquelle Anaïs, Abigail Schaaff, Javier Carrillo et moi-même sommes associés. Nous nous occupons de toute la partie créative, que nous protégeons au maximum. Le plus difficile a été de trouver un coproducteur, parce qu’habituellement, ils ne comprennent pas que nous, les créateurs, prenions les décisions finales.  Finalement, nous avons trouvé un producteur exécutif qui croyait en nous : Onza Partners. Ils ont bien compris qu’ils ne plantaient aucune graine, mais qu’ils les faisaient pousser. Chacun d‘entre nous fait son travail, point final. Notre obligation, c’est de leur faire faire des bénéfices (et à nous aussi,  par la même occasion) et de réaliser la série. Eux, ils s’occupent des finances, des contrats, de l’administratif. Bien sûr, nous en parlons et nous donnons notre avis. Mais ils ne discutent pas le fait que je suis le showrunner, par exemple.

Quand vous écrivez un épisode, quel est votre point de départ, votre inspiration ? Est-ce une époque, un événement, l’histoire des personnages ?

On part toujours d’un concept clair. Qu’il s’agisse de la série, de l’épisode ou même d’une scène. Dans le cas de El Ministerio del Tiempo, nous avons essayé de travailler à partir d’idées, de styles et de genres différents. C’est une série pop, qui mélange surtout l’aventure, le fantastique plus que la science-fiction, et l’Histoire. Ensuite, notre style, c’est de travailler le drame au rythme de la comédie. Dans la comédie, nous nous interdisons les blagues ; c’est un comique de situation. Et nous l’introduisons de manière naturelle, sans que l’acteur ait besoin de faire le pitre. La comédie, le drame… Tout est dans le texte, dans les dialogues, les commentaires. Nous écrivons tout : les intentions, les silences, les points de vue… Si en plus, on a la chance d’avoir pour réalisateur Marc Vigil, qui met tout ça en valeur,  c’est merveilleux. Dans chaque épisode, nous cherchons une personnalité ou un évènement, et la manière dont il agit sur nos personnages plutôt que l’inverse. Et de là, nous en tirons une histoire. Notre devise serait : plus de personnages, moins de péripéties.

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Les dialogues et les situations sont remplis d’insinuations, d’allusions à la culture pop ou classique. Est-ce spontané ou est-ce une intention délibérée pour faire participer le public ? Quelles sont vos propres références culturelles ?

Comme je l’ai dit, El Ministerio del Tiempo est une série pop. Probablement la première que l’on fait en Espagne – parce que le fantastique ou la science-fiction, ça s’est déjà vu, mais une série pop, non. C’est une intention  délibérée, mais pas pour impliquer les gens. Ce n’est pas une astuce, ce sont nos sentiments et notre manière de voir le monde et la fiction. Nous sommes parvenus à faire la série que nous aurions aimée voir, et cela a plu aux spectateurs parce que nous sommes comme eux. Nous ne voulons pas être des scénaristes / producteurs / entomologistes qui voient le spectateur comme un papillon épinglé à un tableau. Et je ne crois pas aux séries pensées comme des « recettes » : mettons un papy, un gamin, et on aura une bonne audience. Bien sûr, je veux avoir du public, mais pas au point d’y perdre mon âme. Je fais des séries comme j’écris des romans, et j’ai constaté que si j’y trouve du plaisir, le public aussi. Si je suis ému, le public aussi. Si j’écris une scène et qu’elle me fait rire, j’ai la preuve, grâce à cet outil magique qu’est Twitter, que les gens rient. Le reste, en tant que scénariste, me paraît faux et artificiel.  Ca amène de l’audience, ça nourrit son monde… Mais narrativement et culturellement, même si ce n’est pas mensonger (Je serais idiot de dire le contraire, parce que j’en vis depuis des années et je m’en porte très bien), c’est au minimum une demi-vérité.  Autrement, l’industrie se donnerait la peine de mesurer et de publier les audiences des diffusions en ligne et en replay. Elle ne le fait pas, parce que la mesure traditionnelle des audiences contribue à soutenir cette demi-vérité, qui cache le reste.  Quant à mes références, elles sont nombreuses : les romans, le cinéma, surtout les séries… Mais aussi la musique ou le football. Ce qui fait partie de la vie : les chagrins, les rêves, mon entourage, les pertes… Il y a des gens qui croient que pour écrire, il faut avoir vu beaucoup de choses, mais ils se trompent. Dans le cas de Aaron Sorkin ou Matthew Weiner, ils tirent leurs séries de leur âme, de leur vie… Et ça, c’est impossible à copier. Faites la même chose avec votre propre vie, et ce sera bon. La technique, on peut toujours l’apprendre. Avoir le courage d’écrire en exposant et bouleversant sa vie, non : soit on le fait, soit on ne le fait pas – qu’il s’agisse de drame, de comédie, de science-fiction ou d’une comédie musicale. Ecrire, c’est vivre d’autres vies parce qu’une seule existence, ça ne vous suffit pas. Mais d’abord vous devez vivre la vôtre.

Bien sûr, il faut se tenir au courant des séries, et ne pas oublier ce qui a été fait auparavant. Et lire, beaucoup. Quand on lit, on imagine, on voit les images ; et quand on voit les images, on les reproduit. Je peux citer beaucoup de séries : Allo Allo, Collision, Doctor Who, certains épisodes de Torchwood, Occupation, toutes celles de Paul Abbott, Steven Moffat. Les plus récentes, Jonathan Strange et Mr Norrell et The Enfield Haunting… Chez les Américains, HBO du temps de Les Sopranos, Oz ou The Wire… bien supérieure à l’actuelle. Mad Men, Breaking Bad, les séries de Sorkin – il écrit comme personne…  Mais par-dessus tout, la BBC. Et de loin. Et les séries danoises et suédoises. En Europe, on fait des fictions aussi bonnes voire meilleures qu’aux Etats-Unis. En France, Les Revenants et Engrenages. Et même si je vais me faire lapider, l’univers de Marvel et le ton de Joss Whedon m’enchantent !

La série est un phénomène, surtout sur les réseaux sociaux. Avez-vous participé à ce processus d’échange avec les téléspectateurs ? Quand vous êtes-vous rendu compte de l’ampleur du succès ?

C’est un succès sur les réseaux sociaux et auprès d’un public dont la presse ne parle pas : en ligne et sur la télévision en rattrapage. Il y a eu deux sondages sur la meilleure série de l’année en Espagne : nous les avons gagnés. Nous sommes la meilleure série d’après le FesTVal de Vitoria, avec le meilleur scénario… Tout ça, ça ne se gagne pas seulement grâce aux réseaux sociaux, pas plus que les excellentes critiques que nous avons reçues.

Les réseaux sociaux, c’est notre maison. Nous sommes en communication permanente avec nos spectateurs. Je pourrais vous raconter des histoires personnelles merveilleuses… Aujourd’hui, je voyage beaucoup et je suis invité à des évènements dans de nombreuses villes espagnoles : les salles sont pleines, les gens m’arrêtent dans la rue… Et je suis un scénariste ! L’ampleur du succès est toujours relative. L’important, c’est la qualité du public. Une série, c’est son public, et le nôtre est merveilleux.

Pour le reste, je vous dirai que j’ai grandi en banlieue, et je me méfie toujours du succès. Je vis pour raconter des histoires et transmettre des émotions à ceux qui les regardent ou, en tant que romancier, à ceux qui les lisent. Si on reste fidèle à tout ça et qu’on fait les choses bien, alors parfois, on a du succès ; et sinon, on n’en aura jamais. Si ça devait m’arriver, et bien je vous jure que ça m’irait très bien. Il y a de nombreuses manières faciles mais peu agréables de rencontrer le succès, mais je préférerais laisser tomber mon job plutôt que d’y prendre part ou de devenir complice de ceux qui en ont fait le secret de leur réussite.

Notre succès sur les réseaux sociaux s’explique aussi parce que nous y sommes nº1, avec 90% de tweets, écrits par un nombre incroyable de personnes. 10% seulement provient de nous ou de la TVE, et 80% des commentaires sont positifs. C’est important qu’on parle de nous, surtout en bien.  J’ai vu que, pour soutenir le renouvellement de la série, il y a des gens qui se sont déguisés en costumes d’époque : des mères, des enfants, des jeunes, des geeks, des groupes de reconstituteurs, et même une équipe de football ! Les gens ont aussi fait leurs propres produits dérivés grâce aux réseaux sociaux –  ce que ni la chaîne, ni nous n’avons fait. Il y a des blogs, des fan fictions, des dessins, des reconstitutions en Playmobil… Ils ont créé d’autres séries, parallèles à la nôtre, de manière créative et active. Ce sont des fans merveilleux, et exigeants. C’est pour ça que je les aime tellement. Même sur Google Maps, si vous cherchez El Ministerio del Tiempo, son siège social apparaît à Madrid, avec l’immeuble où on a tourné les scènes d’entrée dans le ministère ! C’est émouvant de voir comment, tous les week-ends, les gens n’arrêtent pas de se prendre en photos devant la porte ; comment, alors que la série s’est achevée il y a 5 mois, il ne se passe pas un jour sans qu’on parle de nous dans la presse ou que je sois interviewé. Ça ne m’était jamais arrivé. Et je le dois aux réseaux sociaux, où on peut communiquer avec le public sans intermédiaire.

A titre personnel, je dirais qu’avec Isabel, El Ministerio del Tiempo est le plus grand succès de ma vie. Et je ne pensais pas que ce serait à ce point. Si je l’avais envisagé, je serais vaniteux et suffisant. Et c’est un succès parce que j’ai une équipe merveilleuse, des réalisateurs (Marc Vigil, Abigail Schaaff et  Jorge Dorado), des scénaristes stupéfiants (Pablo Olivares et  Anaïs Schaaff), et un producteur exécutif, Javier Carrillo, qui est la meilleure personne, sur le plan professionnel et sur le plan personnel, que j’aie rencontré de ma vie. Mon succès, c’est aussi de pouvoir continuer avec eux.

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El Ministerio del Tiempo semble illustrer une renaissance de la fiction espagnole, toujours plus créative et ambitieuse. Quelle est votre opinion sur cette évolution ?

J’ai du mal à y croire. Nos productions sont meilleures que jamais ? Oui, et nous avons du mérite, parce qu’on nous oblige encore à des épisodes de 70 minutes, avec toujours moins d’argent… Les producteurs dans ce pays font quelque chose de formidable, pour ne pas dire héroïque. Mais sur le plan narratif, nous avons encore beaucoup à faire et nous devons nous éloigner des références pour créer nos séries, pour soutenir les iodées vraiment originales. Ici, nous avons  Vis a Vis ou Sin identidad, qui sont des modèles à suivre, à plusieurs niveaux. Mais si vous me demandez quel a été l’âge d’or de nos séries, je dirais que c’était celui de la TVE avant les chaines privées. Les épisodes duraient 50 minutes, ils étaient intelligents et populaires à la fois… Excellents.  Armiñán (NdT : Jaime de Armiñan, auteur de théâtre, cinéaste, réalisateur né en 1927) en tant que scénariste,  Anillos de Oro, Brigada Central, Curro Jiménez, Los desastres de la guerra, Los gozos y las sombras, La cabina, Turno de oficio… (NdT : séries espagnoles des années 70 et 80.) Ce sont des séries de grande qualité et très audacieuses pour certaines d’entre elles. Et nous ne sommes pas encore revenus à ce niveau.

Nous n’évoluerons pas tant que nos épisodes n’auront pas la même durée qu’à l’étranger ; nous n’évoluerons pas tant que la télévision publique n’aura pas retrouvé la force qu’elle avait avant l’arrêt de la publicité. Elle n’a pas d’argent, et de ce fait elle produit très peu. Antena 3 est en train de faire un grand travail qui va dans le sens de la qualité et du commercial, mais il nous manque un Canal Plus. Ici, Canal Plus a snobé les séries jusqu’au boom des séries américaines. Mais en dehors de Crematorio, ils n’ont pas fait grand-chose. Maintenant, on dit que Moviestar veut se lancer et devenir la HBO espagnole. On verra. Mais avec tout le respect que j’ai pour eux, HBO a construit sa grande époque avec des gens de télévision, de fictions sérielles ; eux, ils semblent privilégier des réalisateurs de cinéma. Je la respecte, mais je ne partage pas cette idée.

Mais surtout, nous ne nous améliorerons pas tant que le gouvernement, quelle que soit son orientation politique, ne concevra pas la télévision autrement que comme un divertissement (ce qu’elle est) ou une industrie (ce qu’elle est aussi). C’est bien davantage : c’est un signe d’identité nationale. La BBC l’a bien compris, même si aujourd’hui les conservateurs commettent l’erreur de la tirer vers le bas.  García Lorca disait que la qualité de son théâtre définissait la santé d’un peuple ; aujourd’hui, c’est la qualité de sa télévision. Et pour ce que j’en vois, on a encore besoin de beaucoup d’aspirine.

En France, les séries sont en général imaginées, écrites et réalisées par plusieurs personnes, et le concept de « Showrunner » n’a pas vraiment de réalité tangible. En travaillant sur El Ministerio de A à Z, vous identifiez-vous à ce terme ?

Et bien, pour Les Revenants il y a la figure de Fabrice Gobert. Et oui, je m’identifie. Un showrunner peut être scénariste, producteur, réalisateur… Mais quoi qu’il en soit, il doit avoir créé la série lui-même, et il est le plus à même de veiller à ce que son idée soit fidèle à ce que l’on voit à l’écran, et de donner une unité à l’ensemble. Chacun fait ce qu’il veut, mais si vous regardez les grandes séries américaines ou celles de la BBC, vous vous rendrez compte qu’ils font comme çà, et depuis longtemps. Chacun fait comme il veut, mais agir autrement me semble préhistorique.

Pour finir : si vous pouviez franchir les portes du temps, où – ou plutôt quand – iriez-vous ? Quelle époque aimeriez-vous visiter ?

J’irais voir mon frère, quand il y aura un traitement contre la ELA, pour qu’on le soigne. J’irais parler avec lui. Et nous ririons ensemble. Parce que cette série, pour nous, ça  a toujours été un quitte ou double. Et nous avons gagné le pari. Comme on dit en Espagne,  quoi qu’il arrive, “que nos quiten lo bailao”.

[Propos recueillis et traduits par Fanny Lombard Allegra]

Crédits photos : TVE (2 et 3)/ Asis G. Ayerbe.(1)