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Invitation au voyage…dans le générique de True Blood

Invitation au voyage…dans le générique de True Blood
Charlotte Calignac

Si l’on se réfère à la définition communément admise, le générique d’une série télé est tout simplement la partie où l’on indique le titre, les noms des acteurs et des divers collaborateurs. Bref, un simple objet technique destiné à aligner une série de noms et pourtant… Pourtant ils sont bien plus que ça, particulièrement dans les séries télés dont ils font sans aucun doute partie intégrante. Ils sont la “page de présentation de la série”, une sorte de concentré de celle-ci et de son ambiance. Mais ils sont aussi bien souvent des objets d’art et parfois même des objets cultes pour les fans. Alors que l’ultime saison de True Blood arrivera en juin prochain, on se penche sur le générique de la série de Alan Ball.

Comme souvent sur les séries du câble, le générique est devenu une étape de la série à part entière, une marque de fabrique qui n’hésite pas à durer une minute trente. Celui de True Blood fonctionne sur une soixantaine de plans différents sur 90 secondes, c’est-à-dire une succession rapide d’images faites pour marquer l’esprit et établir l’univers, l’atmosphère de la série.

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Le but de Digital Kitchen, la société qui s’est occupée du développement et de la réalisation de ce générique, était de mettre le téléspectateur mal à l’aise mais fasciné à l’image des vampires de la série. Il fallait donc que les images soient séduisantes, belles avec un effet presque surnaturel, tout en ayant un aspect mortel, effrayant et capable du pire. Il fallait donc susciter chez le spectateur la sensation d’être captivé et un peu retourné par la même occasion.

C’est d’autant plus intéressant que le but est bien de rappeler les vampires, de les évoquer, sans jamais une seule fois les montrer (ce qui peut évoquer le plus le vampirisme serait les lèvres rouges qui rejettent la fumée de cigarette à travers des dents immaculées, qu’on pourrait interpréter comme une métaphore du pouvoir de séduction, l’aspect langoureux et attractif des vampires qui restent sans le moindre doute mortels).

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Pour ce faire, le choix a été de se focaliser sur 4 thèmes représentatifs. Ces quatre thèmes sont liés les uns aux autres par ces plans successifs, entremêlés les uns aux autres dans un espèce d’amalgame dérangeant.

Le premier thème, central, est celui du Sud. Le troisième plan est une image des marécages du sud, proches du Mississippi. Visuellement, le plan est fascinant mais la lumière donne un côté malsain à l’image. L’image de la maison sur pilotis qui rappelle Huckleberry Finn et Tom Sawyer vient immédiatement à l’esprit. Toutes ces images plantent le décor : les routes interminables et désertiques, les grandes maisons des plantations en bois, les plus petites pour les domestiques puis le « liquor store » typique des coins paumés des U.S.A. Sans oublier l’héritage raciste du K.K.K dont la tenue est revêtue par un petit garçon, suivi immédiatement d’un plan d’un vieil homme (est-ce lui que le petit garçon est devenu ?) qui reste sous son porche. Les images jouent sur l’imaginaire du Sud et tous les stéréotypes qui vont avec.

Le second thème est la religion. La majorité des plans liés à la religion sont soit des croix/églises/cimetières soit des scènes mettant en scène des prédicateurs, des personnes en transe (ces scènes ont été tournées en Chicago, en vrai, dans une église avec des vrais gens qui priaient mais là encore on cherche à renforcer le thème du stéréotype). Le but était de mettre en avant l’idée que les personnages cherchaient à être proches de Dieu ce qui ne va pas du tout avec l’idée du vampire (supposé être détesté par Dieu, renforcé par le panneau « God Hates Fangs », qui est un jeu de mots sur les « God Hates Fags » (= les homosexuels) que l’on peut toujours rencontrer dans certaines villes du Sud américain). Mais là encore, l’exergue est mise sur l’aspect extrémiste et fiévreux de la religion : on n’a aucune vision de prières calmes, uniquement des personnes hystériques qui sautent, des femmes qui pleurent comme si elles étaient connectées à Dieu. L’impression est davantage celle de la folie. Même la scène de baptême donne l’impression qu’il s’agit d’un meurtre par noyade… On n’a pas affaire à une atmosphère sereine et rationnelle.

Le troisième thème est clairement celui de la sexualité : les corps (de femmes ?) nus qui s’enlacent comme des images subliminales tout au long du générique. Les images insistent sur l’aspect fantasmé, mystérieux, sexuel et l’importance de l’interdit. Mais là encore, la sexualité n’est pas présentée sous son jour le plus glamour : on ne nous exprime qu’une sexualité vécue dans un bar sordide mettant en avant l’aspect pervers de ces pulsions. La lumière rouge (du sang et de la prostitution) renforce la sensation d’interdit, de mal, de violence. La succession de corps nus (la femme sur l’homme en sous-vêtement où la femme dont on ne voit que la partie inférieure et qui se dandine avec le bracelet fluo) suggèrent que le sexe est partout et que les femmes sont réduites à des objets de désir pour les hommes qui peuvent les regarder et les toucher à loisir. On notera que les seules femmes nues que l’on voit sont blanches et non afro-américaines.

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Enfin, le dernier thème est assez évident : la prédation est omniprésente, avec son lien vers la mort systématique. On le voit dès le premier plan : le poisson chat qui a presque un aspect préhistorique, attendant sa proie ; le crocodile qui se camoufle pour mieux attaquer, le serpent (avec ses canines venimeuses, tiens, y aurait pas un thème ?), la plante carnivore qui dévore la pauvre grenouille, ou le renard qui se décompose en accéléré, preuve que le prédateur peut devenir la proie. Ce thème de la prédation côtoie celui de la mort et de la (re)naissance, où de la mort naît un nouveau prédateur, une nouvelle vie qui viendra nourrir un autre dans un cercle répugnant mais indispensable.

A travers ces soixante images, les vampires sont suggérés systématiquement. La fraise mangée salement par les enfants, les femmes sexualisées à mort qui se tirent les cheveux pour faire écho à la scène où une autre femme est baptisée… Finalement, ces quatre thèmes sont tellement imbriqués les uns dans les autres qu’ils en deviennent indissociables visuellement.

L’ensemble est renforcé par la musique dont les paroles elles-mêmes sont ambigües.

When you came in the air went out. (quand tu es entré(e) on en a perdu le souffle)
And every shadow filled up with doubt. (et toutes les ombres se sont emplies de doute)
I don’t know who you think you are, (je ne sais pas pour qui tu te prends)
But before the night is through, (mais avant que la nuit ne s’achève)
I wanna do bad things with you. (j’ai envie de faire de vilaines choses avec toi)

I’m the kind to sit up in his room. (je suis du genre à rester assis dans sa chambre)
Heart sick an’ eyes filled up with blue. (à avoir du vague à l’âme et les larmes aux yeux)
I don’t know what you’ve done to me, (je ne sais pas ce que tu m’as fait)
But I know this much is true: (mais je sais que ça, c’est vrai:)
I wanna do bad things with you. (j’ai envie de faire de vilaines choses avec toi)

On peut les interpréter comme une personne attirée physiquement, sexuellement par une autre, mais on peut aussi simplement le voir comme un prédateur s’apprêtant à tuer/violer sa victime. Ou un vampire qui cible sa proie et vient de choisir qui il va manger…

Crédits: HBO