Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

Un Commentaire

Jonathan Strange & Mr Norrell : Viens voir les magiciens

Jonathan Strange & Mr Norrell : Viens voir les magiciens
Fanny Lombard Allegra

Au départ, il y a le roman de Susanna Clarke, un livre de 800 pages publié en 2004 et vendu à 2 millions d’exemplaires. Ce n’était qu’une question de temps avant que le succès littéraire ne fasse l’objet d’une adaptation, et c’est fort logiquement la BBC qui s’est emparée du best-seller mêlant fresque historique et fantasy au cœur de l’Angleterre georgienne, pour une mini-série de 7 épisodes. Avec l’inévitable risque de décevoir les fans et de faillir à restituer l’atmosphère si particulière d’un roman dense et épique, aussi brillant que difficile d’accès.

Nous sommes au début du XIXème siècle. Chaque mois à York, les membres d’une société d’érudits se réunissent pour étudier la magie, sans pour autant la pratiquer : il y a bien 300 ans que plus personne n’est capable de jeter le moindre sort. L’un d’eux est pourtant convaincu qu’il doit rester un vrai magicien quelque part en Angleterre… Il finit par le trouver en la personne de Mr Norrell (Eddie Marsan), un asocial qui vit reclus dans son manoir et a consacré l’essentiel de sa vie à l’étude de vieux grimoires. Alors que la guerre fait rage entre troupes anglaises et armées napoléoniennes, Mr. Norrell accepte de se rendre à Londres afin de proposer ses services à la Couronne. Sceptique, le ministre de la guerre éconduit fermement le magicien – jusqu’à ce que, pour le convaincre, celui-ci ne ramène à la vie Lady Poole (Alice Englert), sa fiancée. Pour se faire, le magicien invoque une inquiétante créature venue du royaume des Espoirs Perdus, The Gentleman (Mark Warren), avec qui il passe un pacte lourd de conséquences. Dans le même temps, le jeune Jonathan Strange (Bertie Carvel) vient d’hériter de la fortune de son père. Il rêve d’épouser Arabella (Charlotte Riley), mais celle-ci lui reproche son oisiveté. Lorsque Jonathan découvre par hasard un sort inscrit sur un bout de papier, il se lance dans la magie pour conquérir sa fiancée. Appelés à se rencontrer, les deux magiciens ignorent que leurs destins sont liés par une obscure prophétie…

Décider d’adapter un roman à succès tel que Jonathan Strange & Mr Norrell présente à la fois des avantages et des inconvénients. Certes, la série s’appuie sur un scénario éprouvé et solidement construit, et en annonçant dès le pilote la fameuse prophétie liant ses deux héros, elle indique clairement au spectateur la direction vers laquelle vont tendre les épisodes. Toutefois, elle se heurte aussi à un certain nombre d’écueils : reconstruire intelligemment le pavé de 800 pages pour en insérer les développements dans 7 épisodes d’une heure sans se perdre dans la complexité du récit, en transposer l’atmosphère fantastique tout en soignant la reconstitution d’époque pour rendre crédible le mélange de relecture historique et de surnaturel, traduire à l’écran les éléments de fantasy, poser rapidement les enjeux tout en prenant le temps de construire les personnages, conjuguer les différentes thématiques présentes dans un récit pléthorique… Bref, mettre en images un monde fantasmé sans trahir ni le fond, ni la forme de l’œuvre originale, que certains ont décrit comme un roman de Tolkien écrit par Charles Dickens. Rien que ça !

Au terme des trois premiers épisodes, on doit reconnaître que le défi est amplement relevé. La série est étonnamment fidèle au livre, en dépit de quelques aménagements nécessaires à la dynamique propre au format télévisé. Par exemple, alors que le roman consacrait exclusivement ses 200 premières pages à Mr. Norrell, le pilote présente également Jonathan Strange, permettant aux deux héros de se rencontrer dès le deuxième épisode. Leur mise en place, tout comme celle du cadre général, est sans doute un peu scolaire et l’exposition, si elle souffre de quelques longueurs, intrigue suffisamment pour compenser ce léger défaut. Qu’on se rassure : les éventuelles frustrations s’évaporent dès le deuxième épisode, où l’action s’accélère et où la magie occupe une large place. Il faut dire que le roman fait converger plusieurs axes narratifs, et la série a donc choisi de les installer progressivement plutôt que de risquer de saturer son audience en lançant toutes les pistes en même temps. Pour autant, l’essentiel est bien là, et ce premier épisode a surtout le mérite de se clôturer sur une scène hallucinante : le face-à-face entre Norrell et le terrifiant Gentleman. Un choix très habile puisqu’il permet d’entrer de plain-pied dans la thématique de la série, dans son univers magique, mais aussi de mettre en marche l’engrenage de conséquences qui constitueront l’épine dorsale de la trame principale.

Ep1

 

Dès les premières minutes, la série impressionne par une reconstitution d’époque époustouflante, avec des décors et des costumes particulièrement soignés – mais on n’en attendait pas moins d’une production de la BBC. L’arrière-plan historique, parfaitement dépeint, est associé à une photographie qui met l’accent sur l’obscurité et cette conjugaison parvient à lier réalité et fiction. C’est donc assez naturellement que viendront se greffer aux personnages de fictions les figures historiques de Wellington ou Napoléon (Malheureux Napoléon ! Qu’on se le dise : question magie, les Français sont des bras cassés…) Mais le mélange de crédibilité et de fantasy parvient aussi à insuffler l’indispensable touche gothique, nécessairement attachée à cette vision fantastique d’une Angleterre georgienne marquée par la réémergence de la magie, au moment même où l’essor de la révolution industrielle s’accompagne de la disparition des superstitions et des croyances folkloriques.

A l’écran, pas de magie sans effets spéciaux. Là où le talent d’un écrivain suffit à engendrer l’image dans l’esprit du lecteur, la télévision doit recourir à d’autres artifices pour provoquer l’émerveillement, et le faire de manière spectaculaire sous peine de sombrer dans le ridicule. C’est ce que la série a parfaitement compris, et les séquences fantastiques sont superbes : lorsque les statues du fronton de la cathédrale de York prennent vie, ou lorsque Jonathan Strange fait surgir du sable une horde de chevaux au galop, on croirait voir ce que les blockbusters américains font de mieux.

Alors évidemment, on insiste sur le côté fantastique et magique – parce qu’on y est quand même obligé. Mais une fois qu’on a dit tout cela, on est encore loin de la vérité. Car quitte à dire que Jonathan Strange & Mr Norrell est une série de magiciens, autant présenter Game Of Thrones comme une histoire de dragons ! Bien sûr, il y a de la magie ; mais c’est aussi une histoire de guerre, une histoire d’amour détruite par l’ambition, une histoire d’amitié malmenée par la rivalité, une histoire pleine d’humour parfois. (Ainsi, à la question : « Un magicien peut-il tuer un homme avec sa magie ? », vous saurez qu’il faut répondre : « J’imagine qu’il le pourrait, mais un gentleman, lui, ne le ferait pas. ») Bref, c’est l’histoire de personnages touchants, humains et complexes qui – bon, ça arrive… – se trouvent plongés dans un univers magique.

Alors que seuls trois épisodes ont été diffusés pour l’instant, on est en droit d’être extrêmement optimiste quant à la suite de la série. Si elle reste fidèle au livre – et on peut raisonnablement espérer que tel sera le cas – d’autres thématiques devraient rapidement surgir, nourrissant la mythologie de la série et enrichissant considérablement le sous-texte et sa dimension symbolique. On suppose notamment qu‘elle s’attachera à développer ses personnages avec la même finesse, sans tomber dans le manichéisme. On devine déjà l’inévitable affrontement entre les deux magiciens aux tempéraments radicalement opposés : face à un Mr Norrell maussade et renfermé qui a acquis ses pouvoirs à travers l’étude, Jonathan Strange est un jeune homme enthousiaste mais présomptueux, naturellement doué. Des qualités et des défauts qui les rendent complexes et attachants, et qui précipiteront leur perte ainsi que l’annonçait la prophétie initiale.

jonathan3_mini

Si l’on prend la liberté d’extrapoler à partir du roman, on peut anticiper d’autres grandes lignes de lecture répondant à la même dynamique binaire – amitié / rivalité, raison / folie, magie blanche / magie noire, monde réel / monde magique… Indubitablement, la série finira par poser la question essentielle vers laquelle elle semble déjà tendre : la fin justifie-t-elle les moyens ? Ou pour le dire autrement, la magie doit-elle être utilisée quelles qu’en soient les conséquences, afin de remplir des objectifs concrets et pragmatiques (position de Jonathan Strange) ou au contraire, doit-on en analyser d’abord l’impact physique et moral et ne la pratiquer que dans un cadre strict, déterminé par des règles éthiques (opinion de Mr. Norrell) ? Un débat allégorique, qui résonne à toutes les époques et ouvre évidemment la voie à d’autres réflexions.

Pour finir sur le casting, c’est la cerise sur le gâteau : surtout, ne changez rien ! Bertie Cavill campe un Jonathan Strange tour à tour agaçant et touchant, l’interprétation un peu grandiloquente de David Warren s’accorde tout à fait avec le personnage glaçant du Gentleman, Charlotte Riley (vue dans Peaky Blinders) est une Arabella fraîche et charmante, et Enzo Cilenti (Game of Thrones) est parfait dans celui de Childermass, l’homme de confiance de Norrell. Mais la vraie surprise vient de Eddie Marsan : l’acteur de Ray Donovan joue avec les multiples facettes de Mr Norrell de façon saisissante, et c’est avec une délicieuse subtilité qu’il laisse transparaître le mélange d’orgueil et de timidité qui constitue son essence, tout en parvenant à le rendre aussi attachant que dans le roman.

Ep2

 

Fresque esthétique et sombre, cette remarquable adaptation de Jonathan Strange & Mr Norrell ne trahit en aucun cas le roman. Elle plaira aux fans de fantasy, et elle peut aussi rencontrer un plus large public, amateur de séries de qualité indépendamment du genre. L’ensemble reste classique, mais porté par d’excellents acteurs au service d’une trame solide, qui offre sur l’Histoire un regard décalé et uchronique en l’ intégrant dans un monde magique, qui existe aussi par lui-même et génère une intrigue riche en rebondissements et en symbolique. Et tandis que la série étend sa mythologie, on ne peut s’empêcher de penser à une autre créature magique, sortie de Once Upon A Time : Jonathan Strange et Mr Norrell auraient été bien inspirés d’écouter l’avertissement de ce bon Mr. Gold / Rumpelstiltski : avec la magie, il y a toujours un prix à payer…

Jonathan Strange & Mr. Norrell – Série diffusée sur BBC1.

7 épisodes de 60 minutes.

Crédits photos : BBC.