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L’univers impitoyable de Texas Rising (Partie 1)

L’univers impitoyable de Texas Rising (Partie 1)
Fanny Lombard Allegra

Présentée dans le cadre du Festival de Monte-Carlo, la série Texas Rising a été diffusée en Mai dernier aux Etats-Unis. Season One a vu les premiers épisodes, et a pu interviewer plusieurs membres du casting (des interviews que vous retrouverez dans la seconde partie de ce dossier). L’occasion de vous proposer un dossier sur ce western produit par History Channel, qui se penche sur la guerre opposant le Texas au Mexique au milieu du XIVème siècle, et les premiers faits d’armes des célèbres Texas Rangers.

L’histoire commence en 1836, durant la révolution texane, guerre d’indépendance menée contre le Mexique. Au lendemain de la chute de Fort Alamo, les survivants sont massacrés par le général Santa Anna (Olivier Martinez). Rescapée de la tuerie, Emily D. West (Cynthia Addai-Robinson, bientôt en interview) a vu son frère exécuté ; elle rejoint le général Sam Houston (Bill Paxton) pour l’informer des événements, avant de s’infiltrer dans le camp ennemi pour se rapprocher de Santa Anna. Avec une armée en position de faiblesse et en infériorité numérique, Houston préfère retarder le combat et ordonner la retraite pour regrouper ses hommes et fusionner ses troupes avec celles du colonel Fannin (Rob Morrow). Il peut compter sur l’appui des Texas Rangers, force récemment créée afin de protéger les familles de colons, parmi lesquels leur leader Henry Karnes (Christopher McDonald, bientôt en interview) et « Deaf » Smith (Jeffrey Dean Morgan), vétéran diminué par la maladie mais décidé à se battre pour le Texas. Toutefois, les soldats sont déterminés à venger leurs morts et rechignent à obéir aux ordres. Pendant ce temps, Lorca (Ray Liotta), survivant hanté par le massacre d’Alamo, se lance dans une guérilla solitaire contre les hommes de Santa Anna, tandis que le jeune Jack Hays (Max Thieriot) et Bigfoot Wallace (Robert Baker) se rencontrent sur la route, alors qu’ils rallient les troupes texanes sur le front

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On ne s’attaque pas impunément au Texas – et ce qui vaut pour l’armée mexicaine vaut aussi pour le téléspectateur. Le premier des 5 épisodes, chacun long d’une heure et demie, offre une entrée en matière peu engageante en s’ouvrant notamment sur un prologue un peu lourd, qui présente le cadre de l’intrigue dans le style d’un vieux documentaire ; le kitsch n’est pas loin… Les choses ne s’arrangent guère avec l’intrigue proprement dite, et hormis quelques scènes spectaculaires (comme celle de l’exécution des prisonniers de Fort Alamo), l’ensemble consiste essentiellement en une succession de scènes d’exposition, mettant en place les situations et les personnages. Avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de ne pas décrocher devant le nombre des protagonistes et des situations ; l’ensemble manque de rythme et souffre de longueurs. Des défauts récurrents, qui ont cependant tendance à s’estomper au fur et à mesure que l’on avance dans la série et que l’action gagne en importance.

Cette mise en place maladroite concentre les deux grandes faiblesses de Texas Rising. Tout d’abord, les dialogues sont parfois longs, pesants, et manquent de subtilité : à des considérations stratégiques vite expédiées, les personnages préfèrent de longs discours exaltant le courage des valeureux texans et glorifiant l’esprit patriotique et leur sens du sacrifice, dans des envolées grandiloquentes voire un peu pompeuses. Cette rhétorique manque de finesse et nuit autant à la crédibilité des personnages qu’à l’avancée de l’action.

Toutefois, le principal défaut de la série – du moins, dans les premiers épisodes – tient au nombre des arcs narratifs ouverts dès le pilote. On se perd rapidement dans ces trames disparates, et bien que chacune retrace le parcours d’un ou plusieurs personnages évoluant en marge du thème de fond qu’est la guerre entre l’armée mexicaine de Santa Anna et les Texans de Sam Houston, elles peinent à se rejoindre. On a parfois l’impression de suivre 5 ou 6 histoires parallèles, sans vraiment comprendre où elles vont nous emmener ni même comment elles finiront par converger… Cette construction chaotique exige donc un effort d’attention, et adhérer pleinement à la série, y rentrer dès les premières minutes est quasiment impossible. Ce choix narratif est pourtant intéressant, mais il aurait peut-être été plus accessible si certaines trames avaient été davantage exploitées avant que d’autres ne soient lancées, c’est-à-dire si Texas Rising avait centré son propos avant de l’élargir. La longueur des épisodes accentue encore la lenteur et la confusion.

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Malgré tout, ces différentes trames se suivent sans réel déplaisir, dès lors qu’on lâche prise et qu’on se laisse porter, sans tenter de saisir leurs tenants et aboutissants. On se délecte en particulier d’un casting 5 étoiles, Texas Rising affichant une galerie affolante d’acteurs réputés et talentueux. (Avec, au passage, un bon nombre d’ex-Justified, qui ont gardé le Stetson pour l’occasion.) Qu’on en juge: Bill Paxton campe le général Houston ; Jeffrey Dean Morgan est un excellent « Deaf » Smith ; Ray Liotta, méconnaissable, joue les anges vengeurs texan ; tout aussi étonnant, Brendan Fraser est un ranger lié aux Comanches ; Olivier Martinez enfile l’uniforme du général Santa Anna ; Cynthia Addai-Robinson (vue dans Arrow ou Spartacus) incarne Emily West ; le duo Max Thieriot (Bates Motel) / Robert Baker (Justified) forme la paire Jack Hays / Bigfoot Wallace. On peut encore citer Michael Rapaport (La Guerre à la maison, Justified), Robert Knepper (Prison Break, Heroes, Cult, bientôt en interview) ou Jeremy Davies (Lost, Hannibal ou – devinez quoi ? – Justified).

Maintenant que l’on a sacrifié à cet impressionnant name-dropping, reste à savoir si les acteurs sont à la hauteur de leur réputation. La question n’est pas évidente : certains ne font que de brèves apparitions ; quant aux acteurs principaux, disons qu’ils s’en sortent bien, en faisant de leur mieux avec les rôles mis à leur disposition. De toute évidence, Texas Rising a choisi de modeler des personnages d’une seule pièce, aisément identifiables et caractérisés à grands traits. Un parti pris qui offre aux acteurs quelques moments de bravoure, à défaut de leur permettre de faire montre de subtilité dans leur interprétation. Ainsi, autour du Général Houston – meneur d’hommes fin stratège, avec la tête sur les épaules – et de Deaf Smith – le sage vétéran qui reprend les armes à contrecœur, par devoir et amour du Texas – gravite une collection de clichés : les jeunes recrues insouciantes, le vieux médecin, le soldat bourru, le rebelle réfractaire, les bandits ralliés à la cause, le soldat en relation avec les Indiens, le colon plein d’illusions, la belle effarouchée, l’autre belle intrépide, le gamin idéaliste venu venger son père… N’en jetez plus ! Parmi tous les stéréotypes, se détachent en particulier Jeremy Davies et le duo Thieriot / Baker, qui créent un contre-point comique : le premier, dans le rôle d’un déserteur pathétique qui rejoint l’armée du Texas pour échapper à la pendaison, reprend quasiment le rôle de Dickie Bennett qu’il incarnait déjà dans Justified (et qui devait avoir un ancêtre texan…) ; les deux autres, en tentant de rallier le front, sont impliqués dans des situations rocambolesques – par exemple lorsqu’ils se font voler leurs deux chevaux, coup sur coup, et finissent à dos de mulet. On citera aussi Ray Liotta, vengeur d’Alamo assoiffé de sang, hirsute et mutique – le nombre de paroles qu’il prononce étant inversement proportionnel aux nombres de gorges mexicaines tranchées.

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Les Mexicains, justement, sont étrangement indifférenciés : ils sont juste l’armée ennemie, constituée d’anonymes plats et inconsistants, à l’exception notable de leur général, Santa Anna. Ce sadique sanguinaire et retors est interprété avec flamboyance (et remarquable moustache latino) par un Olivier Martinez qui en rajoute un peu – mais il faut bien compenser l’absence totale d’intrigue ou d’intérêt dans cette armée mexicaine de fantoches. Au moins est-on relativement épargné au Sud de la frontière, quand les Indiens sont comme toujours les grands perdants de l’histoire : une bande de sauvages emplumés, peinturlurés comme des chariots volés, attaquant les blancs et menaçant nos amis texans de borborygmes caverneux en poussant des youyous stridents et en agitant leurs lances. Comme quoi, un bon indien n’est pas forcément un indien mort…

Ce serait un euphémisme que de dire que la première impression n’est pas bonne, et la concentration des défauts dans le premier épisode les rend particulièrement criants. De quoi abandonner nos Texans à leur sort, sans attendre d’en voir davantage. Ce serait une erreur. Car malgré tout, on finit par entrer dans la série, dès lors qu’on accepte de lâcher prise et de se laisser emporter, bon gré mal gré, par les aventures personnelles se déroulant avec l’Histoire du Texas en toile de fond. Il faut prendre au pied de la lettre le Général Houston lorsqu’il s’adresse à ses troupes, vers la fin du quatrième épisode : « Suivez-moi encore un moment sur cette route tortueuse et sanglante. »

Paradoxalement, c’est en abandonnant la vision d’ensemble que celle-ci s’impose à nous – non pas dans la narration mais dans le but vraisemblablement recherché par le réalisateur. Roland Joffé (The Killing Fields, The Mission) a tenté d’insérer la fresque historique dans un bon vieux western à la papa, en surjouant les codes avec des personnages stéréotypés, des thèmes musicaux lorgnant vers les classiques du genre, des situations attendues, et surtout en faisant du Texas un protagoniste à part entière. Les déserts arides, les vastes plaines s’étendant à perte de vue, les petites villes crasseuses sont saturées de couleurs sépia et de poussière, à la lumière d’un soleil accablant, dans une esthétique classique que seule modernise la violence des combats. Une fois qu’on est en selle, l’ensemble paraît moins indigeste. L’ambiance, qui cadre l’action et lui insuffle une direction, permet de mieux apprécier la juxtaposition des intrigues et la dimension épique et historique autant que les scènes comiques.

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Dans ses failles comme dans son atmosphère, Texas Rising évoque une autre mini-série produite en 2012 par History Channel, Hatfields & McCoys, qui mettait en images la rivalité mortelle entre deux familles du Kentucky après la guerre de Sécession. Cependant, celle-ci tenait mieux la route car, si elle revenait sur un épisode anecdotique mais célèbre de l’Histoire américaine, elle était mieux construite car moins ostentatoire, centrée sur une seule narration, et elle avait l’avantage de traiter d’un thème aux accents universels. Ici, la fresque est trop large et l’écriture aurait pu être davantage soignée.

On peut néanmoins attendre de la série qu’elle nous fasse découvrir un aspect méconnu – du moins pour nous, Européens – de l’Histoire américaine, et l’exactitude et la rigueur sont évidemment des éléments indispensables pour une production d’History Channel. C’est du moins ce que l’on est en droit de supposer… Notons au préalable que la grande majorité des personnages mis en scène ont réellement existé, et ont joué un rôle important dans l’Histoire. Tel est le cas de Deaf Smith, Jack Hays, Santa Anna, de l’afro-américaine Emily West (alias Emily Morgan, surnommée The yellow rose of Texas) ou bien sûr Sam Houston, qui sera à deux reprises président de la république du Texas (1836 et 1859). Pour l’anecdote, signalons que son interprète, Bill Paxton, est un descendant direct du Général texan. Dans les grandes lignes, Texas Rising demeure fidèle aux biographies de ses protagonistes ; bien qu’elle dénature quelques détails, la fiction remplit adroitement les zones d’ombres et les vides dans une extrapolation crédible. Ainsi, le frère d’Emily West n’est pas mort durant l’attaque d’Alamo et la jeune femme n’a probablement pas été impliquée dans un triangle amoureux avec Houston et Santa Anna, mais elle a bien séduit le général mexicain pour accomplir sa vengeance. Ces détails, anecdotiques, ne remettent pas en cause la crédibilité de la série. En revanche, le traitement d’autres thématiques est beaucoup plus problématique – et celui de l’esclavage en premier lieu. Quand Houston proclame que l’esclavage n’existe pas au Texas, et qu’un colon mort au combat est mort en homme libre, on ne peut s’empêcher de souligner que l’esclavage était proscrit au Mexique, alors que les colons anglo-américains avaient instauré au Texas une mesure appelée Identure – grosso modo, un contrat de travail d’une durée de 99 ans, aboli après la guerre de Sécession… Une relecture qui flirte avec la mauvaise foi, mais ne fait que renforcer l’indéniable impression de subjectivité d’un récit tout à la gloire du Texas, quitte à effacer d’un trait les faits qui ne cadrent pas avec cette interprétation.

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Au final, Texas Rising se veut un western historique : le contrat n’est que partiellement rempli. Pour autant, faut-il zapper la série, ou la regarder malgré tout ? Tout dépend de votre état d’esprit et de vos goûts. Les fans de western, les amoureux des films de John Ford et les nostalgiques de l’époque où ils jouaient aux cowboys et aux indiens apprécieront sans le moindre doute cette fresque imposante, ses batailles sanglantes aux cours desquelles sifflent balles et flèches indiennes, les chevauchées effrénées au cœur des grandes plaines texanes, et la galerie de portraits convenus mais sympathiques. Les autres, en revanche, risquent fort d’être découragés par l’atmosphère et les stéréotypes inhérents au genre et regretter l’absence d’une vision plus large et plus objective. On vous avait prévenu : on ne s’attaque pas impunément au Texas…

Texas Rising – Série diffusée sur History Channel.

5 épisodes de 90 minutes.

Inédite en France.

Crédit photos : History Channel.