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Philippe Haïm (En Immersion): « Le rôle d’un artiste n’est pas de plaire aux autres »

Philippe Haïm (En Immersion): « Le rôle d’un artiste n’est pas de plaire aux autres »
Alexandre LETREN

Ce que l’on attend aussi de nos fictions hexagonales, ce sont des propositions. Nous embarquer dans des univers différents portés par des auteurs qui savent ce qu’ils veulent et qui nous le montrent. Des univers cohérents et assumés. Diffusée sur Arte le jeudi 7 janvier, En Immersion (aujourd’hui disponible en DVD), est de ces séries.
Rencontre avec son auteur-réalisateur-compositeur Philippe Haïm qui a une vraie vision d’auteur et qui a pensé du début à la fin son oeuvre.

Season One: En immersion est une vraie proposition dont on a besoin, mais qui n’est pas nécessairement accessible.

Philippe Haïm: Ne pas être forcément accessible est quelque chose que je revendique. Le rôle d’un artiste n’est pas de plaire aux autres. Il y a beaucoup de gens qui font des choses pour nous plaire et ça se voit. Un peu comme quand on se rend à un rendez-vous avec qui une femme qui se serait trop maquillée, trop habillée, qui cherche à te plaire en en perdant du coup son charme et sa spontanéité. On voit des films et des séries sont faites pour nous plaire et ça échoue parce que « ce n’est pas une manière naturelle pour dire bonjour que de faire de l’œil à quelqu’un« . Et c’est là que réside le combat pour des gens comme moi.
Le rôle d’une chaîne est de faire de l’audience. Mais nous, ça, ce n’est pas notre problème. Notre objectif n’est pas de faire pour plaire ou alors on n’a pas compris ce que c’est qu’être artiste. Je ne connais aucun artiste que j’aime qui ait fait quelque chose pour me plaire. Il n’y a que les mauvais artistes qui veulent plaire à tout le monde. Regardez au cinéma, il y a deux exemples intéressants: les cartons de The artist et Polisse. Pourquoi ça marche? Car les gens en ont assez qu’on leur fasse de l’œil. Les gens veulent des artistes, ils ont du respect pour quelqu’un qui dit « je suis différent. Ça vous plaît ou pas, vous n’êtes pas obligé de venir mais je suis différent. J’ai un point de vue. Je le rate ou pas, mais je l’ai ». C’est ce choc là entre l’organisation de la création dans les télé et leur nécessité d’avoir des artistes qui est redoutable. La limite est très fragile.

Season One: Je poserai juste un bémol. C’est bien d’avoir des œuvres mais encore faut-il les proposer « correctement » au public. C’est là pour moi que la programmation doit jouer correctement son rôle. C’est difficile de construire et maintenir dans une mini série l’aspect « série » quand on sait que ce sera diffusée comme un film.

P.H: Tout à fait. Ça devrait être pensé au départ plutôt que de dire on verra quand ce sera fini. Pour maintenir cet aspect « série », ça se fait par une grammaire intérieure. En ne se souciant pas de la programmation mais en ayant une rigueur d’écriture qui implique qu’on n’est pas dans un film.

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Season One: Qu’est ce que c’est pour vous « une série » et en quoi En immersion en est une?

P.H: Une série c’est avant tout une écriture et une forme. Si on n’a que l’écriture comme beaucoup de séries remarquables en ont, sans forme, sans rien de « cinématographique » dedans, alors on fait une série comme Le bureau des légendes. Une série formidable de contenu, d’écriture mais qui passe à côté de sa cinématographie. Donner un point de vue visuel à une histoire ne nuit pas à l’histoire. L’opposé c’est la série qui a une écriture visuelle incroyable mais à l’écriture pauvre, déjà vue, une dramaturgie simplifiée. Pour moi, une série réussie est une série qui m’émeut par son écriture et sa forme. La différence entre un film et une série va plutôt se jouer sur l’écriture car la durée d’une série impacte l’écriture de manière monumentale. Dans un film, on raconte une histoire sur grand maximum 3 heures; une série qui dure 4-5 saisons, c’est 60 heures. Breaking Bad vide les entrailles d’un gars durant des dizaines et des dizaines d’heures. Et on a tout. Une écriture remarquable et une mise en scène signée, repérable entre 1000. Comme dans Mad Men.
Sur En immersion, je sais que je suis passé à côté de certaines choses quant à la mise en scène. Pour tout vous dire, je regrette qu’on ne puisse pas tirer une photo de chaque plan par exemple.

Season One: Faire un film ce n’est pas faire une série, les mots ont un sens. Etes-vous d’accord avec ça?

P.H: Je vais vous donner une image. Ça ne viendrait à l’idée de personne dans mon travail de confondre « zoom » et « travelling ». De même qu’un « polar » ce n’est pas un « thriller ». Et c’est de la responsabilité de tous de ne pas véhiculer des bêtises.

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Season One: En Immersion est une vraie fiction d’auteur avec une vraie proposition, et une vraie vision d’un auteur qui emmène son projet jusqu’au bout.

P.H: Ça me touche beaucoup que vous me disiez ça. Je crois que c’est ça. Aujourd’hui, le polar est rabattu dans deux choses épouvantables: l’ultra-violence intégrale ou le fait divers. Dès qu’on veut faire un polar onirique ce qui est mon cas, qui est déréalisé par le noir et blanc, un conte urbain, les gens qui lisent les projets ne comprennent plus, et te disent que c’est une série d’auteur. A ce moment, c’est toi de dire « oui mais ce n’est pas pour ça que ça ne doit pas être efficace« , c’est-à-dire ne pas ennuyer les gens, raconter une histoire compréhensible, avec des êtres humains qu’ils peuvent suivre. Ce n’est pas faire une série abstraite et expérimentale, ça c’est très facile. On se met à la place du spectateur à chaque moment où l’on travaille, quand on tourne, quand on monte les épisodes.

Season One: Comment conjugue-t-on cette exigence de qualité avec la nécessité d’industrialiser une fiction pour qu’elle revienne dans des délais « cohérents »?

P.H: Aujourd’hui, tout est fait pour que la mise en scène de nos fictions soit négligée. Les cadences de travail sont infernales. Ce n’est plus une question de temps mais une question de format. On dit aujourd’hui qu’on a « x » temps pour faire un 90 minutes ou « x » jours pour un 52 minutes. Ça ne peut pas marcher comme ça car quand on fait une série, on le droit de douter, de se tromper. Et dans ces cas là, c’est au réalisateur de se battre. Si on ne se bat pas, on dit oui  à tout. Si on veut que nos séries reviennent dans des délais raisonnables sans altérer la qualité, il faut doubler son équipe ce qui permet d’avoir plus de temps de travail.

Season One: Je voulais terminer sur le lien auteur-réalisateur en France. Alors que l’auteur est celui qui est amené à rester sur l’ensemble d’une série quand le réalisateur est amené à changer, on continue de donner les pleins pouvoirs aux réalisateurs qui veut faire SA propre série. Qu’est ce que le réalisateur que vous êtes en pense? 

P.H: Une série c’est toujours un regard. Ça ne peut pas être deux regards. Comme disait Clémenceau: « pour décider, il faut être un nombre impair et 3 est déjà trop« . Il m’est arrivé sur En immersion de douter, d’hésiter, et du coup tout le monde donnait son avis pour aider. Mais au bout d’un moment, j’ai dit « fin de la démocratie!« . Donc il faut préserver la vision d’un auteur. Mais il y a aussi un autre problème. Les places étant devenues tellement chères que j’ai vu des auteurs renoncer à ce qu’il voulait faire juste pour être produit, diffusé. Pour exister. Quand on en arrive là, on a tout perdu.

DVD En immersion

Crédits: Arte