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Un Commentaire

Pilote d’essai: Dark Matter (SyFy)

Pilote d’essai: Dark Matter (SyFy)
Fanny Lombard Allegra

Porte d’entrée d’une série, le pilote doit présenter les personnages et la situation, instaurer le cadre et l’atmosphère qui seront développés au cours des épisodes, lancer les premières intrigues… Bref, jeter les bases en se dévoilant suffisamment pour susciter l’intérêt du téléspectateur, sans trop en dire pour piquer sa curiosité et lui donner envie de revenir. Un exercice délicat à réaliser, et tout aussi délicat à juger puisqu’on ignore encore quelles sont les ambitions de la série ou la direction qu’elle va prendre. D’autant qu’un pilote réussi n’annonce pas forcément une bonne série – et vice-versa. On peut néanmoins espérer se forger une première idée sur les grandes lignes, l’ambiance, le ton et les thématiques. Du moins est-ce le cas avec Dark Matter, lancée le 12 Juin dernier sur la chaîne SyFy et diffusée le Mardi soir en France. En s’inspirant du comics qu’ils ont eux-mêmes créé, Joseph Mallozzi et Paul Mullie renouent avec le genre du space opera, qu’ils connaissent bien puisqu’ils étaient déjà derrière Stargate SG-1. Faut-il embarquer avec Dark Matter ou la série va-t-elle se crasher ?

Scène d’ouverture : l’immensité de l’espace, quelques étoiles brillant au loin, et un immense vaisseau spatial flottant, immobile, au centre de l’image. A l’intérieur, la situation n’est guère brillante: des étincelles fusent de tous les côtés, les voyants d’alerte sont au rouge, le taux d’oxygène atteint un niveau dangereusement bas… Au milieu du chaos surgit un homme, en combinaison Star Trekkienne, qui se précipite vers les ordinateurs mais semble incapable de reprendre le contrôle. Il est aussitôt suivi par une femme qui lui fiche la dérouillée de sa vie, à grands coups de pieds circulaires, avant de se jeter à son tour sur le panneau de pilotage – avec plus de succès, puisqu’elle parvient à rétablir les paramètres. C’est alors que se découpe dans l’entrée la silhouette d’un troisième larron à la carrure de rugbyman, armé jusqu’aux dents : « Qui êtes-vous ? » lance-t-il à la cantonade ; « Je ne sais pas. » répondent en chœur les deux autres.

Une séquence d’ouverture musclée et intrigante, qui pose tout de suite le problème central de cet épisode : six personnages, endormis dans des caissons, reprennent conscience dans un vaisseau spatial à la dérive ; à leur réveil, ils n’ont aucun souvenir. Ils ne se rappellent ni de leur point de départ, ni de leur destination, ni du but du voyage… ni même de leur identité ou simplement de leur nom. Se rebaptisant provisoirement 1, 2, 3, etc. selon leur ordre de réveil, la petite troupe décide d’explorer le vaisseau, espérant y trouver des indices. Au fil de leur inventaire, nos anonymes s’aperçoivent que, si leur mémoire a été effacée, leur instinct est demeuré intact et donne un aperçu de leurs aptitudes. Ainsi, tout comme n°2 maîtrise parfaitement les paramètres techniques du vaisseau, n°4 se transforme en guerrier ninja dès qu’il pénètre dans une salle remplie de sabres et autres armes blanches, tandis que n°5 se révèle une experte en informatique. Au cours de leurs recherches, les six amnésiques tombent également nez à circuit intégré avec une androïde : activé par un protocole de sécurité, le robot commence par les attaquer, avant d’être maîtrisé. La créature femelle peut alors réparer le vaisseau et, bien que la plupart des données semblent avoir été effacées, leur donner quelques informations sur leur destination : une petite planète dont les habitants attendent une livraison d’armes, pour se défendre face à l’attaque imminente de mystérieuses créatures nommées les Raza. Voilà donc la tâche assignée à nos voyageurs ! Mais lorsqu’ils remontent à bord, l’androïde a pu rétablir les données relatives à leur identité ; les informations mises au jour sont un choc pour chacun d’entre eux…

Le pilote de Dark Matter est efficace et rythmé – du moins dans sa première moitié – et alterne avec fluidité sa trame dramatique avec des pointes d’humour bienvenues. Le point de départ du scénario permet une vraie spécificité dans l’introduction, en mettant sur un pied d’égalité ses protagonistes et les téléspectateurs : tout comme le public, les personnages ignorent tout de la situation dans laquelle ils sont plongés, de même que l’identité de chacun d’entre eux. La découverte se fait donc au même rythme des deux côtés de l’écran, impliquant directement le spectateur dans l’histoire. Si la mise en place rapide et l’anonymat entravent le sentiment d’empathie, cet artifice astucieux donne un accès direct aux personnages en éliminant toute connaissance préalable et en les résumant pour l’instant à ce que nous voyons d’eux et à leurs différentes réactions face à cette amnésie inexpliquée. Le huis-clos claustrophobique accentue cet aspect, tout en mettant en avant la dynamique relationnelle originelle.

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Malheureusement, le caractère caricatural des héros ne s’en ressent que davantage : la geekette renfrognée aux cheveux verts, l’asiatique spécialiste en arts martiaux, la grosse brute musclée, la leader bagarreuse et autoritaire, le faire-valoir afro-américain et le beau gosse lisse forment ainsi cette troupe improbable. Sans oublier la belle androïde à la beauté froide, aussi expressive qu’un masque de cire. Malgré tout, les acteurs ne sont pas mauvais ; il n’y a a priori aucune erreur de casting et, en dépit des clichés et de l’absence de matériau à partir duquel composer, ils délivrent des performances à tout le moins correctes. On citera par exemple Roger R. Cross, tout à fait convaincant dans l’ultime scène de cet épisode – la panique envahissant son regard lorsque n°6 apprend la vérité. De même, Zoie Palmer s’en sort bien dans son rôle d’androïde, tout comme Melissa O’Neil (n°2) et Jodelle Ferland (n°5) qui sont très crédibles. Anthony Lemke est en revanche moins subtil dans le rôle de n°3, tout comme Marc Bendavid, transparent dans celui de n°1.

Dans sa réalisation comme dans son ambiance, Dark Matter reste fidèle aux classiques du genre, empruntant allègrement à Battlestar Galactica, Stargate SG-1, et surtout Firefly. La scène d’ouverture, avec cet immense vaisseau en suspension se détachant sur l’immensité noire de l’espace, évoque immédiatement le regretté Serenity, dont il reprend d’ailleurs la structure interne; les livraisons d’armes aux habitants de la planète attaquée font écho aux trafics de Mal Reynolds (interprété par Nathan Fillon) et sa bande ; l’androïde dans son caisson rappelle forcément le personnage de River Tam… On est d’ailleurs tenté de multiplier les rapprochements, voire de jouer au jeu des 7 différences entre Zoe / n°2, Jewel / n°5, Jayne Cobb / n°3, etc. ! De quoi décevoir ou enthousiasmer les fans – voire les deux à la fois. Pour l’instant, la richesse mythologique et narrative n’y est pas, mais le ton est en revanche assez similaire, des répliques amusantes et souvent ironiques parsemant les dialogues, par ailleurs un peu plats. Il est difficile de dire s’il s’agit d’une coïncidence, d’un hommage ou d’une pathétique tentative pour séduire les fans de la série de Joss Whedon. Le cliffhanger laisse planer le doute puisqu’il peut tout aussi bien accentuer le parallèle entre les deux fictions que permettre à Dark Matter de s’écarter de sa grande sœur sur la durée.

En termes d’effets spéciaux, la série paraît simplement satisfaisante. Elle n’a pas les moyens d’une énorme production, sans doute le budget de la saison ne suffirait-il pas à couvrir les frais d’un seul épisode de Game of Thrones, mais sans être sensationnelle, elle n’a rien de ridicule et tient la route. La réalisation, en revanche, semble convenue et sans grand intérêt : encore une fois, le pilote laisse une vague impression de déjà-vu, avec une photographie classique, une mise en scène banale et des séquences attendues qui ne réservent finalement que peu de surprises.

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Efficace dans son introduction, le pilote a cependant tendance, non à s’essouffler – car le rythme reste enlevé – mais à se banaliser dans sa dernière partie. Il perd de sa force sur la fin, car l’originalité du huis-clos disparait au profit de séquences beaucoup plus classiques dans un space opera. De plus, les questions posées au cours des trente premières minutes trouvent déjà un début de réponse dans les quinze dernières. Difficile de déterminer s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise chose : autant The Following grillait trop vite ses cartouches, autant Lost avait fini par perdre son public, faute de résoudre de manière satisfaisante les énigmes lancées au cours des premières saisons. En amorçant déjà des réponses aux multiples interrogations soulevées en introduction, Dark Matter ne risque-t-elle pas de se dévoiler trop rapidement ? La pertinence de ce choix se discute, et sera surtout déterminée par l’ambition de la série : judicieuse si l’ensemble ne compte qu’une quinzaine d’épisodes, l’option semble plus maladroite si la chaîne envisage de prolonger l’intrigue sur plusieurs saisons. Dans ce cas, on regrettera des révélations trop rapides, un suspense pas assez exploité dans la durée.

Encore ne sommes-nous pas à l’abri de surprises, et plusieurs points restent à éclaircir : y a-t-il un traître au sein de l’équipage ? Un passager clandestin à bord du vaisseau ? Qui est le commanditaire de la mission ? Que protège la mystérieuse porte blindée aperçue à deux reprises ? Nous a-t-on seulement dit la vérité sur les six héros ? Comment vont-ils être affectés par leur absence de souvenirs ou l’éventuelle réémergence de ceux-ci ? En outre, Dark Matter a le champ libre pour développer un univers et une mythologie possiblement denses à défaut d’être totalement inédits, et éventuellement de jouer sur les analogies évidentes avec les grandes séries dont elle s’inspire ouvertement. Pleinement assumée, la démarche pourrait permettre à Dark Matter de s’inscrire dans un contexte riche, référencé et sympathique. En contre-point se dessinent déjà les thèmes de l’identité, de la construction de la personnalité, de la responsabilité, de la rédemption, et probablement des questions éthiques tournant autour de la résistance et de l’obéissance aveugle à l’autorité. Amenées de façon simpliste, ces questions sous-jacentes pourraient néanmoins offrir à la série une opportunité d’étoffer son propos, à condition que la narration s’enrichisse suffisamment pour servir de socle à un tel arrière-plan.

Car c’est finalement le principal atout de ce pilote, qui ouvre sur de nombreuses pistes et laisse entrevoir un réel potentiel. En dépit de nombreux défauts – dont la prévisibilité et le simplisme relatif – ce premier épisode reste plaisant et donne envie de voir la suite. Dark Matter ne compte sans doute pas révolutionner le genre mais elle constitue a minima un bon divertissement estival. Reste à voir si ses bases sont suffisamment solides pour que la série parvienne à se démarquer et à s’ancrer dans un arrière-plan mythologique et thématique encore à développer.

Dark Matter – série diffusée sur SyFy le Mardi à 21H30.

13 épisodes de 45 minutes environ.

Crédit photos : SyFy.