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Sex & Drugs & Rock & Roll : les rockeurs sont fatigués

Sex & Drugs & Rock & Roll : les rockeurs sont fatigués
Fanny Lombard Allegra

On annonce dans les prochains mois Vinyl, série de Martin Scorsese et Terrence Winter en collaboration avec Mick Jagger ; en attendant, c’est FX qui a branché les amplis dès cet été, avec Sex & Drugs & Rock & Roll. Comédie écrite et interprétée par Denis Leary, elle ne joue évidemment pas la même partition… Puisque la série aura droit à un rappel avec une saison 2, voyons si Sex & Drugs mérite un disque d’or, ou si elle a accumulé les fausses notes en première représentation.

La cinquantaine bien tapée, le bien nommé Johnny Rock (Daniel Leary) est un rockeur has-been. Au début des années 90, son groupe The Heathens était promis à un bel avenir, mais ses abus de substances diverses et ses disputes incessantes avec les autres membres les ont conduits à la séparation, le jour même de la sortie de leur premier album. Depuis, Johnny végète sur sa petite notoriété. Il rencontre alors sa fille Gigi (Elizabeth Gillies), dont il ignorait l’existence : la jeune femme veut se lancer dans la musique, et elle demande à son père de l’aider en reformant The Heathens pour lui composer des chansons. A court d’argent et rêvant toujours à la gloire, Johnny accepte et parvient à convaincre ses anciens acolytes.  Rebaptisés The Assassins, les quatre musiciens reprennent le chemin des studios et de la scène, en essayant de mettre leurs différends de côté, sans pour autant renoncer aux excès qui ont fait leur renommée…

Le thème fédérateur du rock & roll, les outrances et les personnages excentriques qu’il autorise et qui sont parfaitement adaptés au registre de la comédie, l’évidence d’une bande-son dynamique reprenant des standards connus de tous, le format de 10 épisodes de 30 minutes qui permet de tenir un rythme enlevé… A priori, Sex & Drugs ne manque pas d’atouts pour séduire. D’accord, l’argument de base est éculé, la reformation d’un groupe (ou d’une équipe, ou d’une bande…) étant un point de départ classique dans la fiction ; de même, la confrontation entre le père et la fille laisse présager dès le début d’un choc des générations, ressort comique évident. Mais enfin, ces procédés narratifs ayant fait leurs preuves, pourquoi s’en priver ?

Et en effet, les premiers épisodes fonctionnent assez bien. Le pilote, en particulier, est calibré comme un modèle du genre. Il s’ouvre sur une introduction plutôt sympathique, qui présente The Heathens par le biais de fausses images d’archive et des interviews de vraies stars du rock leur rendant hommage (Dave Grohl des Foo Fighters et Greg Dulli des Afghan Whigs y vont de leur caméo). La séquence a quelque chose d’un peu artificiel, mais elle plante rapidement les prémices de son intrigue principale avant d’entrer dans le vif du sujet.  Sans temps mort, ce premier épisode pose sa situation et ses personnages et annonce la suite avec fluidité et efficacité.

Les personnages, justement, sont des clichés ambulants – ce qui n’est pas gênant au vue du thème et du ton de la série. Denis Leary est donc Johnny Rock, vieux rockeur sur le retour dont la sainte trilogie sexe, drogues et rock ‘n’ roll est le pain quotidien, arrosé de quelques litres d’alcool. Mégalo autodestructeur, il a causé la séparation de son groupe en couchant avec la femme du guitariste puis la petite amie du bassiste. Never has been avide de gloire, c’est un personnage tour à tour extrêmement irritant et touchant, pour qui le rock est un mode de vie et un état d’esprit bien plus qu’un simple style musical. Caricature de lui-même, il est à la fois pathétique et amusant, et il s’humanise au contact de sa fille Gigi. Interprétée par Elizabeth Gillies, celle-ci fait souffler un vent de fraîcheur sur la série, bien qu’elle soit aussi cynique que son père : bon sang ne saurait mentir… La dynamique entre les deux héros repose habilement sur deux ressorts convenus mais cohérents : rodée à un univers ultra-médiatique qui inclut désormais réseaux sociaux et communication virale, Gigi sait gérer son image et sa notoriété, et c’est un des aspects qui en fait l’élément le plus mature du duo. A leurs côtés, Flash (John Corbett) est un séducteur qui cherche à coucher avec la jeune chanteuse, et dont le principal fait d’armes est d’avoir été le guitariste de Lady Gaga ; le bassiste Rehab (John Ales), drogué invétéré, s’est tourné vers une improbable musique expérimentale (ceci expliquant sans douter cela) ; le batteur Bam Bam (Robert Kelly) est un accro honteux à la junk food ; enfin Ava (Elaine Hendricks), groupie qui a couché avec la plupart des rock stars des années 80 / 90, est la choriste et compagne de Johnny Rock. L’interprétation des acteurs n’est pas toujours convaincante, et Denis Leary ou Robert Kelly forcent parfois le trait ; en revanche, John Corbett et Elizabeth Gillies tirent leur épingle du jeu et sont très crédibles et surtout étonnamment naturels.

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Les premiers épisodes imposent aussi un ton, un humour qui repose moins sur les situations que sur des dialogues faits de réparties acerbes et de saillies bien tournées. Le sel des répliques réside dans son ancrage dans la thématique du rock ‘n’ roll, et elles conjuguent allègrement tous les clichés inhérents au genre : le musicien qui ne trouve l’inspiration que lorsqu’il est camé jusqu’aux yeux, la surmortalité précoce chez les stars du rock, les orgies sexuelles débridées de nos héros au temps de leur folle jeunesse… Sex & drugs & rock & roll, on vous dit ! Quelques allusions sarcastiques, plus ou moins référencées, aux grands noms de la scène musicale complètent l’ensemble, comme autant de clins d’œil complices aux téléspectateurs – des Stones à Jim Morrison en passant par Aerosmith, Bowie ou Coldplay (qui prennent cher, au passage…) La série s’écarte rarement de ce répertoire, mais elle le fait par exemple lorsqu’elle joue sur l’écart de génération évoqué plus haut (pour Johnny, Steve McQueen est un acteur de légende ; pour Gigi, c’est le réalisateur de 12 Years a slave.) En général, ça vise juste et ça sonne bien, les vannes sont juste assez amusantes et juste assez acides pour provoquer un sourire sans vexer personne.

C’est peut-être là que réside l’un des points faibles de Sex & Drugs, qui joue sur les stéréotypes du rock sans pour autant oser les exploiter totalement. Dans ses textes et sa narration, la série reste toujours politiquement correcte et elle ne frôle jamais la subversion, vers laquelle son sujet lui ouvrait pourtant une voie royale. Et ce n’est pas l’emploi du mot pussy, dans la très jolie bouche de la bombesque Elizabeth Gillies, qui y change quelque chose… Il en résulte une ambiance factice : on dirait presque que les personnages jouent aux rocks stars, mais qu’ils n’en sont pas vraiment. Tout est trop lisse et trop attendu pour remporter l’adhésion, et on pourrait presque parler de complaisance – Sid Vicious doit s’en retourner dans sa tombe. Bien sûr, il ne s’agit pas de choquer gratuitement, mais on regrette que Denis Leary n’ait pas choisi d’aller plus loin en poussant davantage les codes et en assumant le côté trash. Une telle démarche aurait sans doute rendu la série plus percutante et intéressante.  Un défaut que l’on peut rapprocher de la musique, assez consensuelle et comportant de nombreuses reprises édulcorées. En soi, le choix se défend parce qu’il est rassembleur, mais Sex & Drugs ne parvient pas vraiment à imposer un univers musical – quand des séries comme Nashville ou Empire le font très bien, dans des répertoires différents.

Tout cela serait finalement secondaire si la série reposait sur un scénario solide, ce qui n’est hélas pas le cas. Sex & Drugs s’essouffle très rapidement : les ressorts comiques se répètent, les situations sont déclinées quasiment à l’identique dans des contextes différents, et les personnages sont monolithiques tandis que les relations entre eux n’évoluent pas. De ce fait, l’histoire tourne en rond, les intrigues peinent à se renouveler, et on commence à s’ennuyer devant l’écran en dépit d’un rythme toujours vif. Même les bonnes idées – car il y en a – tournent court : ainsi dans l’épisode 7 (Cybill), la confrontation prometteuse entre Johnny et sa mère, encore plus égocentrique que lui, est gâchée par la pauvreté du scénario et des personnages sous-exploités. En somme, Sex & Drugs s’enlise dans la monotonie, ce qui est d’autant plus regrettable qu’on devinait un réel potentiel, tant dans ses protagonistes charismatiques que dans son univers foutraque et coloré.

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Sex & drugs & rock & roll : un titre prometteur pour un résultat mitigé. Passe encore que la série ait manqué l’occasion de se démarquer et de surprendre, en préférant rester consensuelle ; mettons même de côté sa musique décevante. En revanche, l’absence d’évolution des personnages et la stagnation du scénario l’empêchent de tirer profit de la dynamique que son rythme aurait pu installer. On aurait aimé pogotter en hurlant « I know it’s only rock ‘n’ roll, but I like it » ; on se contente de somnoler sur le canapé en chantonnant « I can’t get no satisfaction »…

Sex & Drugs & Rock & Roll – série diffuse par FX.

10 épisodes de 30 min. environ

Inédite dans les pays francophones.

Crédit photos : FX