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Show me a hero : Wasicsko le magnifique

Show me a hero : Wasicsko le magnifique
Fanny Lombard Allegra

Diffusée l’été dernier aux Etats-Unis, Show me a hero arrive sur OCS en version multilingue. Une mini-série de 6 épisodes, basée sur une histoire vraie, qui retrace la carrière politique d’un homme sur fond de tensions sociales et raciales à la fin des années 1980. « Montrez-moi un héros, et je vous écrirai une tragédie » : la citation de Francis Scott Fitzgerald qui a inspiré le titre indique le sens général de la série. Mais celle-ci dit aussi bien autre chose, en dépassant le destin individuel de son personnage principal pour illustrer une problématique actuelle.

1987 : contre toute attente, Nicholas Wasicsko (Oscar Isaac), devient le plus jeune maire d’une grande ville des U.S.A. en remportant les élections municipales de Yonkers, dans l’état de New York. Mais à peine a-t-il pris ses fonctions qu’une décision de justice lui impose la construction de logements sociaux, afin de favoriser la mixité sociale : destinés en majorité aux populations noire et hispanique, les nouveaux bâtiments doivent être édifiés dans les quartiers aisés de la ville, occupés par une bourgeoisie blanche.  Faute de quoi la ville risque de fortes amendes qui mettraient en péril son  budget… Déterminé à faire respecter le jugement, Wasicsko se heurte à l’hostilité de la population et des élus.

S’appuyant sur le livre éponyme de Lisa Belkin (inédit en France), Show me a hero retrace l’histoire vraie de Nick Wasicsko. Contrairement à ce que le titre peut laisser penser, rien ne prédestine le jeune maire démocrate à devenir un héros, et c’est à son insu et en raison des circonstances qu’il endosse ce rôle, qui ne lui sera reconnu que bien plus tard. A la surprise générale (et la sienne en premier lieu), Wasicsko arrive au pouvoir par accident, à la fin des années 1980, au moment où a été décidée la construction de centaines de logements sociaux, dans un quartier habité par la classe moyenne blanche. Le projet a été repoussé à plusieurs reprises, jusqu’à ce que de lourdes sanctions financières obligent le nouvel élu à le mettre en œuvre. Une décision qu’il prend à l’encontre de l’opinion publique et de la majorité d’un conseil municipal dont l’opposition dépasse les lignes partisanes.

Le personnage de Nick Wasicsko est atypique, dans le sens où il fait ce choix non par conviction ou poussé par une soif de justice sociale, mais simplement par pragmatisme et respect de la loi. Pour le dire autrement, il ne fait pas ce qui est bien mais ce qui est juste – et la nuance est de taille. Pourtant, peu importent au final ses motivations : l’activisme du maire, qui n’hésite pas à exercer des pressions sur ses collègues, aboutit certes au lancement des chantiers mais ruine sa carrière politique et contribue à sa descente aux enfers, en le diabolisant aux yeux de concitoyens qui ne lui renouvelleront pas leur confiance au terme de son mandat.

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Intelligemment, la série se garde bien de dresser un portait hagiographique de son personnage principal. Certes, il y a parfois chez lui quelque chose de sympathique et même de touchant, dans l’enthousiasme de ses débuts sur le terrain, dans son désenchantement lorsqu’il se heurte au réalisme politique (« Where is the fun of being the mayor ? » lance-t-il naïvement alors qu’il vient d’être élu), ou dans sa détresse lorsqu’il est confronté à une impopularité qu’il ne comprend pas. Mais Nick Wasicsko est aussi dépeint comme un homme  volontiers opportuniste, obtus et intransigeant, voire brutal dans ses méthodes. L’ambigüité et la complexité du personnage ne le rendent évidemment que plus pertinent, puisqu’en faisant de lui un homme ordinaire avec ses qualités et ses défauts, Show me a hero pose la question de la définition  même du héros ; en l’intégrant dans le cadre concret d’une problématique sociale, elle nous met face à nous-mêmes et au choix que nous aurions fait, à la position que nous aurions adoptée dans la même situation. Le passé familial et les rapports difficiles au père, qui apparaissent ponctuellement et rythment les épisodes, restent suffisamment flous pour dessiner les ressorts psychologiques de Wasicsko sans les expliciter tout à fait.  Dans le rôle, Oscar Isaac fait merveille. Tour à tour attachant et agaçant, autoritaire et pathétique, il offre une interprétation subtile et nuancée, et son ombre semble même planer  sur des séquences dont il est absent.

Personnage central du récit, Nick Wasicsko n’en est pourtant que l’un des éléments. En marge de la sphère politico-judiciaire (on citera James Belushi dans le rôle du maire sortant, cacique inamovible ; Alfred Molina dans celui de James Spalone, également démocrate mais opposant acharné ; ou encore Jon Bernthal, vu dans The Walking Dead, en avocat luttant contre la ségrégation), c’est un récit choral qui se développe, en suivant plusieurs axes narratifs parallèles et autant de personnages. Il y a la résidente qui s’oppose à l’implantation des bâtiments près de chez elle et redoute l’arrivée d’une population déclassée; la vieille dame noire attachée à son quartier et réticente à l’idée de déménager ; la jeune fille enceinte de son petit ami délinquant, qui a du mal à sortir de sa situation précaire… Une galerie de portraits uniquement féminins, intéressants et bien interprétés, même s’ils sont assez attendus et n’évitent pas toujours les clichés.

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Un récit multifocal, fait de plusieurs destins qui s’entrecroisent sur fond de trame urbaine : on retrouve ici la patte de David Simon, scénariste et producteur qui avait déjà creusé ce même sillon dans la remarquable (pour ne pas dire culte) The Wire, ou plus récemment Treme. La comparaison, inévitable, se justifie tout au long des épisodes : même traitement de la sphère politique au niveau local, même autopsie d’une population par le biais d’une double problématique sociale et raciale difficilement dissociables aux Etats-Unis, même obsession d’approfondir un sujet pour lever le voile des apparences. Si Show me a hero illustre le processus judiciaire et le jeu des manœuvres politiques, elle dissèque surtout une société en crise, sans jamais tomber dans le manichéisme ou la tentation du jugement facile. Elle sonde les peurs réciproques de ses personnages avec d’un côté, la crainte de la délinquance  et de la dégradation des conditions de vie associées à l’afflux d’une communauté noire vécue comme une menace, et de l’autre la méfiance envers des WASP hostiles et perçus comme racistes (parfois à juste titre).  Dans The Wire, la ville de Baltimore finissait presque par devenir le personnage principal de la série parce qu’elle portait en elle les ressorts qui faisaient progresser l’action. Ici, dans une construction approchante, Yonkers et les débats autour de son urbanisme servent à mettre en lumière le conflit qui déchire la population.  Ce n’est pas un hasard si la série s’implante dans les années 1980 / 1990 en soignant son ambiance par les costumes et les décors, mais surtout par sa bande-son. Principalement composée de chansons de Bruce Springsteen (conscience d’une certaine gauche américaine), elle définit le cadre mais sous-tend aussi tout le propos.

Show me a hero n’est pas exempte de défauts. Prolixe, elle prend le temps de décrire les laborieux processus judiciaires et politiques, qu’elle expose tout au long des deux premiers épisodes au risque de lasser les spectateurs par son insistance et sa lenteur assumée. Mieux maitrisés, les sauts temporels ont toutefois quelque chose d’artificiel en ce qu’ils déséquilibrent un récit déjà inégal dans la longueur de ses séquences chronologiques. Misant à la fois sur le réalisme et la scénarisation dramatique des faits, la série parvient en revanche à instaurer un contraste entre une mise en scène classique et l’amplification de la tragédie ; elle n’échappe cependant pas à un certain angélisme et lorgne du côté d’une moralisation maladroite lorsqu’elle se montre démesurément optimiste dans sa conclusion.

En dépit de toutes les réserves que l’on peut émettre à l’encontre de Show me a hero,  elle s’impose comme l’un des récits politiques les plus éloquents et pertinents de ces dernières années. Récit emphatique mais superbe, elle permet d’ouvrir un débat sensible mais nécessaire outre-Atlantique parce qu’elle résonne comme un écho aux événements des mois passés –on pense forcément à la mort de Trayvor Martin et aux émeutes qui ont suivi. Mieux : en illustrant la crise sociale et raciale qui traversent les Etats-Unis par un exemple tiré du passé, elle leur offre l’opportunité de la mise à distance pour regarder en face ces blessures à vif, et peut-être trouver dans leur Histoire récente un moyen de les apaiser sinon de les cicatriser. Mais la série – et c’est son point faible – est clairement marquée du point de vue idéologique : si l’on salue cette honnêteté intellectuelle, elle limite toutefois son impact puisque Simon prêche des convertis… Reste néanmoins le portrait d’un homme qui, en devenant un héros par le force des choses, accomplit son destin tragique dans une illustration littérale et magnifique de la citation de Fitzgerald.

Show me a hero (HBO) – 6 X 50 min.

Diffusion sur OCS City à partir sur 5 Décembre 2015 à 20H40. (Disponible en replay)

Crédit photos : HBO