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Wolf Hall : dans la tanière des loups

Wolf Hall : dans la tanière des loups
Fanny Lombard Allegra

S’il est bien un domaine dans lequel les Anglais excellent, c’est celui des séries historiques. Qu’elles portent un regard nostalgique sur le passé ou qu’elles éclairent d’une nouvelle perspective notre présent, qu’elles retournent au début du siècle ou qu’elles plongent dans des âges plus obscurs, purement fictionnelles ou attachées à la véracité des évènements qu’elles relatent, ce sont souvent des bijoux d’intelligence et de finesse qui traversent la Manche pour arriver sur nos écrans. Adaptée des romans d’Hilary Mantel et diffusée les 21 et 28 Janvier prochains sur ARTE, Wolf Hall ne fait pas exception à la règle. En l’occurrence, la série est un diamant : elle en a l’éclat et les multiples facettes. Attention, chef-d’œuvre. (Et alerte spoilers – dans le cas improbable où les déconvenues matrimoniales d’Henry VIII seraient encore un mystère pour vous…)

Angleterre, 1520. Henri VIII (Damian Lewis) désespère d’avoir un fils : l’absence d’héritier mâle remet en question la ligne de succession. Rejetant la faute sur son mariage avec Catherine d’Aragon, le Roi décide de divorcer pour épouser Anne Boleyn (Claire Foy), dont il est tombé amoureux. Il charge donc son conseiller, le cardinal Wolsey, d’obtenir l’accord du Pape. Mais celui-ci échoue et tombe en disgrâce. Dans l’ombre, le secrétaire du Cardinal attend son heure : fin manipulateur, rodé aux subtilités de la politique, Thomas Cromwell (Mark Rylance) succède à son mentor. A lui d’œuvrer pour exaucer les désirs du Roi, quitte à modifier en profondeur le destin de  tout un pays. Mais au milieu des luttes de pouvoir et des rivalités de la Cour, Cromwell doit aussi veiller à sauver sa tête, que d’aucuns voudraient bien voir tomber…

Que n’a-t-on raconté / écrit / filmé sur les Tudors en général, et sur Henry VIII en particulier ? Wolf Hall est l’adaptation en 6 épisodes des deux premiers tomes de la trilogie éponyme d’Hilary Mantel ; le troisième volet, publié prochainement, donnera lieu à une saison 2 en cours d’écriture. Tout comme les livres, la série adopte un point de vue inédit en s’attachant non pas au Roi ou à sa deuxième épouse Anne Boleyn, comme c’est en général le cas, mais à Thomas Cromwell, homme de l’ombre et conseiller du plus célèbre monarque d’Angleterre. C’est à son ascension que l’on assiste au cours de cette première saison, en attendant la chute inévitable dans celle qui suivra.

Cromwell est ce que l’on peut appeler un mal-aimé de l’Histoire, généralement considéré comme un opportuniste ambitieux malgré toutes les qualités qu’on peut lui reconnaître par ailleurs. Certes, Wolf Hall ne saurait s’inscrire totalement en faux, mais elle offre un portrait plus nuancé et plus complexe. Fils d’un forgeron alcoolique et violent, Thomas Cromwell fait partie de ces hommes nouveaux qui s’élèvent à la cour des Tudor en dépit de leurs origines sociales modestes ; elles lui sont pourtant reprochées par ses pairs mais aussi à demi-mots par le Roi, qui souligne, menaçant : « Tout ce que vous aurez, tout ce que vous serez, c’est à moi que vous le devrez. » La série, tout comme les romans et le personnage lui-même à travers eux, entretiennent le mystère autour de son passé, accentuant sa part d’ombre et le faisant gagner en intensité : mercenaire au service de la France ? Soldat ? Marchand ? Le Cardinal Wolsey le décrit comme « un homme aux multiples talents », saluant les capacités protéiformes de son insaisissable assistant, à la fois secrétaire,  banquier, avocat, crypto-luthérien. La chute de son maître aurait pu préfigurer la sienne ; Cromwell échappe à la disgrâce sans pour autant renier son mentor et gagne la confiance d’Henri VIII malgré l’hostilité et la méfiance d’Anne Boleyn. Ce n’est que le premier des paradoxes d’un homme qui en est pétri. Ambitieux mais loyal, idéaliste et opportuniste à la fois, manipulateur mais sensible, Cromwell est comme une anguille qui ne cesse de vous glisser entre les doigts au moment où vous pensiez avoir saisi une partie de sa vérité.

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Cette complexité, ces dualités multiples le rendent plus humain et plus attachant qu’un Thomas More ou un Stephen Gardiner – le premier empli d’orgueil par son intransigeance morale et le second, un hypocrite servile et lâche. Contrairement à eux, Cromwell ne se berce d’aucune illusion sur lui-même et sur la Cour : il est conscient de jouer le jeu des apparences et d’être au cœur d’une partie d’échecs où il convient d’avoir plusieurs coups d’avance ; cette lucidité et cette honnêteté lui donnent une aura particulière.  Ce qui frappe chez Cromwell, c’est aussi l’opposition entre les actes et la pensée. En apparence dénué d’émotion, dur et d’un sang-froid à toute épreuve, il est capable de se fixer un but et de s’employer à l’atteindre, méthodiquement et implacablement, veillant à ce que le moindre détail serve un dessein plus grand. Sous la surface en revanche, c’est un homme inquiet, fragilisé par les tragédies personnelles et conscient de frôler l’abime à chaque pas. Plusieurs scènes illustrent à merveille cet aspect du personnage, nous en retiendrons deux : le  calme qu’il affiche lors de sa première rencontre avec Anne Boleyn, et la froide colère qui se lit sur son visage lorsqu’il quitte les appartements de la future Reine ; l’absence totale d’expression lorsqu’on lui annonce, à tort, la mort du Roi, et la maîtrise avec laquelle il réagit alors même qu’il se croit perdu.

Pour jongler avec toutes ces facettes, encore fallait-il dénicher un interprète à la hauteur. La charge incombe à Mark Rylance, dont la performance ne peut être qualifiée autrement que d’exceptionnelle. Voilà un acteur qui parvient à traduire en un seul regard le ressenti derrière un masque d’impassibilité, à montrer précisément le contraire de ce qu’il dit, à donner plus de poids et de sens aux silences qu’aux mots. L’exercice est d’autant plus délicat que Wolf Hall met volontairement au centre de son récit un personnage qui n’est ni un héros charismatique ni un anti-héros, mais un homme ordinaire voire banal, d’une sobriété qui confine à l’austérité. Sombre et taciturne, Rylance sait parfaitement rester dans la demi-teinte, mais il suffit de voir la tendresse qui illumine le sourire de ce Cromwell lorsqu’il est en présence de sa fille ou la douleur qui se peint sur son visage lors de la mort de ses proches pour comprendre qu’il peut jouer toutes les nuances et saisir l’ampleur de  son talent.

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S’il domine largement le reste du casting, ses partenaires ne sont pas en reste : des protagonistes de premier plan jusqu’aux seconds rôles, bien malin qui pourrait déceler la moindre fausse note. Dans le rôle de Gardiner, un Mark Gatiss (entre autres, l’un des créateurs de Sherlock) patelin fait merveille ; Anton Lesser excelle dans la vertu vaniteuse de Thomas More ; la douceur teintée d’amertume de Mary Boleyn sied parfaitement à Charity Wakefield (vue dans The Player) ; Joanne Whalley campe une Catherine d’Aragon convaincante en dépit d’un accent espagnol approximatif. Quant à Claire Foy, elle est une magnifique Anne Boleyn, ambitieuse et calculatrice, mais dont la belle confiance s’amenuise à mesure qu’elle voit les faveurs d’Henri VIII lui échapper : le regard, jusqu’à lors vif mais méprisant, se fait moins assuré, et l’arrogance laisse percer un désespoir mal retenu tandis qu’on sent monter la terreur d’une femme abandonnée de tous. Et puis, il y a Henri VIII… Navrée pour Jonathan Rhys-Meyers, mais son règne s’achève : le trône appartient désormais à Damian Lewis (le Brody de Homeland), le Henri Tudor le plus crédible depuis Richard Burton dans le film Anne des mille jours  (1969). C’est bien simple : dès qu’il apparait à l’écran, à la fin du premier épisode, il est évident qu’il EST Henri VIII, ogre glaçant dont même les élans amicaux ont quelque chose de menaçant.

On notera, au passage, qu’Henri VIII n’apparait que de façon sporadique et assez brève,  parfois même sans ligne de dialogue. Il n’en occupe pas moins le devant de la scène, qu’il accapare par sa prestance monstrueuse. Mieux encore, Wolf Hall a l’intelligence d’attendre l’ultime séquence du premier épisode pour introduire physiquement le personnage, pourtant centre de l’attention et objet de toutes les discussions. Alors qu’on ne parle que du Roi, que tout tourne autour de ses désirs et de ses exigences, son absence le rend paradoxalement plus imposant encore, ombre terrifiante planant sur la cour et sur tous ceux qui évoluent dans son orbite.

Si elle sait gérer l’absence de manière remarquable, Wolf Hall parvient également à mettre à profit les silences, jusqu’à leur donner plus de poids et d’importance qu’aux dialogues, pourtant extrêmement soignés. Car ces loups ont des langues de vipère et distillent leur venin par petites touches perfides. «Elle se vend centimètre par centimètre, ma sœur. Elle veut une récompense en argent pour chaque avancée au-dessus du genou » persifle par exemple Mary Boleyn, alors que sa cadette se refuse à son royal soupirant. Et pourtant, l’action progresse bien plus dans les espaces entre les saillies incisives, portée par les non-dits et les sous-entendus. A cet égard, Wolf Hall est l’anti-Tudors : au bruit et à la fureur de la série de Michael Hirst répond le calme trompeur d’un palais feutré où le feu couve sous la glace. Aucun coup de théâtre, aucun rebondissement haletant, pas une seule scène de sexe, mais une tension grandissante et une intrigue qui avance imperceptiblement et inexorablement, par un échange de regards, un visage défait, une mâchoire crispée ou des mains qui se tordent. Au cœur du scénario mais se tenant en marge du cérémonial de la Cour, Cromwell est là, tapi dans l’ombre. Il est celui qui se tait et écoute, celui qui regarde et interprète le moindre signe, guettant l’erreur de ses ennemis, à l’affut du faux-pas qui lui permettra de précipiter leur chute. Et Wolf Hall joue de ses silences avec maestria. La scène la plus terrifiante de Wolf Hall n’est pas celle de la fureur d’Henri VIII ni celle de l’exécution d’Anne Boleyn ; c’est celle, toute simple en apparence, où un impénétrable Cromwell suit le regard du Roi glisser d’Anne vers Jane Seymour, et où il comprend que l’intérêt du monarque se porte désormais sur la seconde tandis qu’il se détache de la première.  Moment anecdotique et trivial, mais qui laisse alors entrevoir de quelle manière Cromwell comprend quelle cruelle opportunité s’offre à lui…

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Evidemment, le choix de subordonner la progression de la narration à ses manifestations les moins ostentatoires et les plus personnelles, au détriment de l’action à proprement parler, se répercute sur le rythme d’un récit à la lenteur assumée. Sans pour autant se perdre dans la contemplation, Wolf Hall prend le temps de laisser évoluer ses protagonistes et murir leurs sentiments, d’exposer les rouages en marche dans leur esprit. Ce parti pris se traduit également dans la réalisation, qui privilégie les gros plans et plans rapprochés et s’attarde en particulier sur les visages, créant ainsi une atmosphère intimiste mais aussi étouffante, mais qui donne au spectateur l’illusion de pénétrer au plus près des pensées des personnages.  La reconstitution du cadre et des costumes est impeccable, et on n’en attendait pas moins. Les décors, majestueux sans être spectaculaires, nous invitent souvent dans les espaces privés – appartements royaux, cabinet de travail de Wolsey, chambre à coucher de Cromwell : sous-exposées, ces scènes d’intérieur ont quelque chose des peintures de l’époque, évoquant le clair-obscur d’un Holbein ou d’un Dürer. Dans cet environnement réaliste, Wolf Hall se montre aussi attachée à la rigueur historique des événements qu’elle relate, bien qu’elle rejoigne les romans dans leurs transgressions – à savoir quelques raccourcis mineurs ou l’adoption de l’opinion la plus commune quant à l’innocence ou la culpabilité d’Anne Boleyn.  Seul point surprenant, le portrait d’un Cardinal Wolsey dépeint comme débonnaire et résigné, alors que les livres d’Histoire nous ont habitués à un prélat ambitieux et avide.

Objectivement, Wolf Hall n’est pas sans défauts. Les scènes de flashbacks récurrentes qui exposent le désir de Cromwell de venger la mémoire du Cardinal sont indéniablement superflues, et les colères d’Anne Boleyn parfois trop démonstratives. Mais Wolf Hall évite néanmoins l’erreur la plus grossière en s’écartant d’une adaptation littérale des romans de Mantel, qui aurait nécessité l’ajout d’une voix off. Celle-ci aurait balayé toute l’ambiguïté et la complexité du personnage, et donc tout son intérêt. Or c’est justement pour cette raison que Cromwell est à la fois fascinant et dérangeant. Ici, la réflexion devient très personnelle. Au-delà de la série historique magnifiquement réussie, Wolf Hall donne aussi à voir un homme politique retors, calculateur, manipulateur et opportuniste… Intellectuellement, on sent bien qu’on devrait lui préférer Thomas More et ériger en exemple ce parangon de droiture, garant d’une autorité morale parce que fidèles aux principes que lui dicte sa conscience, au point de leur sacrifier sa vie. Et pourtant, sa rigidité et son intransigeance nous le rendent antipathique alors qu’on s’attache à un Cromwell qui incarne pourtant tout ce que nous reprochons aux hommes politiques actuels. Goût malsain pour les anti-héros, identification aux défauts d’un homme plutôt qu’admiration pour les qualités d’un autre ? Peut-être, mais pas seulement. Parce que contrairement à nos dirigeants (du moins, tels que nous les voyons), Cromwell ne met pas la politique au service de ses ambitions, mais ses ambitions au service de la politique – et c’est cela qui fait toute la différence. En ce sens, Cromwell est un être machiavélique, au sens littéraire et premier du terme, et il nous renvoie à notre rapport à la politique et à la crise de confiance que traversent nos démocraties vis-à-vis des classes dirigeantes. En dehors même de la fiction, le pouvoir d’attraction d’un personnage largement redécouvert ces dernières années vient peut-être aussi de là.

Mais inutile de pousser aussi loin l’analyse pour apprécier Wolf Hall pour ce qu’elle est : une remarquable série historique, dans la lignée des Rois Maudits ou de Moi Claude, Empereur. Toute aussi passionnante que Les Tudors ou The White Queen, mais moins spectaculaire et mélodramatique, elle séduit par la subtilité du propos, l’intensité de son atmosphère et la justesse de l’interprétation des acteurs. N’hésitez pas à mettre vos pas dans ceux de Thomas Cromwell et à pénétrer dans l’antre des Tudors – mais n’oubliez pas que ces loups se dévorent entre eux, et qu’ils sont affamés…

Crédit photos : BBC.

Wolf Hall – série de la BBC 2 – 6 épisodes de 60 minutes environ.

Diffusion sur ARTE les 21 et 28 Janvier 2016 à 20H50. – Disponible en DVD le 3 Février.

Le Conseiller : Dans l’ombre des Tudors (T. 1) et Le Pouvoir (T.2) d’Hilary Mantel – édités chez Sonatine.