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Grand Hôtel, secrets et mensonges

Grand Hôtel, secrets et mensonges
Fanny Lombard Allegra

Après leur diffusion sur les chaînes du groupe M6, les deux premières saisons de la série espagnole Grand Hôtel étaient sorties en DVD. Que les fans se réjouissent : la saison 3 arrive dans les bacs ! Ou plus exactement les saisons 3 et 4, probablement suivies de la 5, l’éditeur français ayant choisi de diviser en trois parties la troisième saison qui compte normalement 22 épisodes. C’est en tous cas l’occasion d’arpenter les couloirs du Grand Hôtel pour tenter d’en percer les mystères et d’en découvrir tous les secrets.

Nous sommes en Espagne, en 1905. Julio Olmedo (Yon Gonzales), jeune homme issu de la classe ouvrière, est à la recherche de sa sœur Cristina, qui travaillait comme gouvernante au Grand Hôtel. Lorsqu’il apprend qu’elle a été renvoyée pour vol de bijoux, Julio refuse d’y croire ; sous un faux nom, il se fait engager comme serveur dans le prestigieux établissement, propriété de l’austère Teresa Alarcón (Adriana Ozores). Héritière de son défunt mari, elle dirige son hôtel d’une poigne de fer, tout comme elle régente la vie de ses trois enfants. En se mêlant aux employés, Julio se lie avec un autre serveur nommé Andrès (Llorenç Gonzales), et il fait la connaissance de la benjamine de la famille Alarcón, la jolie Alicia (Amaia Salamanca). Apprenant les raisons de son imposture, elle accepte de l’aider et ensemble, ils vont mener leur enquête dans les couloirs du Grand Hôtel sans se douter des lourds secrets qui s’y dissimulent. Rapidement, Julio découvre que sa sœur était en possession d’une mystérieuse lettre et qu’elle craignait pour sa vie… Mais il ignore que la résolution du mystère  va mettre au jour d’autres secrets, qui menacent directement la famille Alarcón.

Un peu vite présentée comme un Downton Abbey à la sauce espagnole, Grand Hôtel partage avec sa cousine britannique le cadre temporel et le thème du mélange des classes sociales : les deux séries commencent au début du XIXème siècle et font se côtoyer nobles et domestiques dans un même espace clos (comme d’ailleurs Upstairs, Downstairs avant elles). Le comparaison s’arrête là. Quand Downton Abbey dépeint l’évolution d’une société et les mœurs d’une époque à travers le destin particulier d’une famille et de son personnel, Grand Hôtel tient plutôt du soap opera en costumes, avec tout ce que cela suppose de rebondissements improbables, d’arcs narratifs complexes et de personnages romanesques. Cela n’empêche pas la série d’adapter le genre au temps dans lequel elle s’inscrit, mais les avancées techniques (apparition de l’électricité, premières automobiles) ou la morale des années 1900 ne sont pas un but en soi mais bien un moyen d’ancrer le récit.

Dès le pilote, le cadre est planté et les principales intrigues sont lancées : nous découvrons le Grand Hôtel et ses occupants à travers les yeux de Julio, et c’est de sa bouche que nous apprenons qu’il cherche à  élucider la disparition de sa sœur – axe narratif dont les répercussions s’étaleront sur l’ensemble des saisons. Ce premier épisode dévoile aussi les deux autres axes majeurs qui vont courir tout au long de la série, à savoir la relation entre Julio et Alicia, et la traque d’un tueur en série sévissant dans la région.

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En terme d’éventail de personnages et de rebondissements, Grand Hôtel est intrinsèquement un soap, ou s’enchaînent les péripéties les plus improbables à un rythme effréné : disparitions mystérieuses, tueur en série, bébés échangés à la naissance, enfants cachés, mariages arrangés, fausse grossesse, réapparition de personnages supposés morts, liaisons adultérines, banqueroute financière, incendie, lutte acharnée pour le contrôle de l’hôtel, lettres volées, enlèvements, duels, procès,  suicides… N’en jetez plus ! C’est évidemment totalement invraisemblable, mais l’on sait bien depuis Dynastie ou Dallas que l’incongruité d’un scénario ne nuit pas forcément à sa qualité. Grand Hôtel parvient ainsi à structurer une histoire dense et invraisemblable pour en tirer un récit non seulement cohérent, mais de surcroît passionnant puisque les cliffhangers peuvent largement être qualifiés de magistraux. On ne s’ennuie pas une seconde, les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné sans même que l’on s’étonne de l’outrance. C’est un peu moins le cas en saison 4 – non que la série pousse trop loin, mais elle commet l’erreur de réactiver une intrigue que l’on pensait bouclée depuis la première saison, et elle a donc tendance à se répéter et à tourner en rond.

Pour éviter la monotonie, Grand Hôtel a choisi de concilier plusieurs registres et se veut tour à tour série policière, drame, romance, comédie… Quand la traque du tueur au couteau d’or prend des allures de thriller, toutes les séquences mettant en scène le personnage de Javier Alarcón (Eloy Azorin) et ses déconvenues amoureuses sont de purs moments de comédie; le personnage du commissaire Alaya (Pep Anton Munoz) est au centre de plusieurs enquêtes policières, dont par exemple un trafic d’opium en saison 2 ; les relations houleuses entre Sofia Alarcón (Luz Valdebreno) et son mari relèvent du drame bourgeois.

Ces axes demeurent cependant secondaires, au contraire de la romance qui se joue entre Julio et Alicia, second pivot du récit. Au départ liés par leur recherche de la vérité, les deux personnages sont vite irrépressiblement attirés l’un par l’autre, et si leur histoire est convenue, elle n’en est pas déplaisante pour autant. Elle répond à tous les critères du genre : malgré le coup de foudre réciproque, la relation semble impossible car elle se heurte à des obstacles a priori insurmontables – en l’occurrence, la différence de classes sociales et le fait qu’Alicia soit promise à Diego (Pedro Alonso), l’homme de confiance de sa mère. Certes, ce volet romanesque a souvent quelque chose de sirupeux, notamment en raison d’une musique mielleuse et omniprésente, et du jeu surchargé des deux acteurs. S’ils sont assez bons dans d’autres scènes, ils tombent dans le cliché dès que la romance vient au centre du récit : regards langoureux, lèvres qui tremblent, souffles enfiévrés… Ils en font trop, elle en douce et fragile jeune fille romantique, lui en bel hidalgo ténébreux. Toutefois, ce volet s’intègre parfaitement à la narration et, malgré la prévisibilité de son issue, la relation évolue progressivement, de rapprochements en revers totalement cohérents.

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Sur ce plan, comme dans sa construction générale, Grand Hôtel sait susciter l’attente et provoquer la frustration, en faisant progresser ces intrigues en parallèle et à des vitesses différentes – et ce en dépit de certains épisodes plus paresseux, à la structure interne plus inégale. Dans son écriture Grand Hôtel est une série ambitieuse qui déploie un entrelacs d’arcs narratifs variés, tant en terme de longueur que de potentiel dramatique. Certains se limitent à un ou deux épisodes, d’autres courent sur une ou deux saisons, d’autres enfin embrassent l’intégralité de la série. Toutefois, la plupart de ces intrigues sont interdépendantes, et leur résolution entraîne de nouveaux mystères. Ainsi, la disparition de Cristina n’est que le point de départ, le premier chapitre ouvrant sur d’autres énigmes. La multitude des péripéties, la manière dont elles s’auto-alimentent et cette structure complexe génèrent une série exigeante, qui créé un vrai sous-texte auquel le spectateur doit nécessairement être attentif pour pouvoir suivre. On ne prend pas Grand Hôtel en cours, comme on pourrait le faire d’un Plus Belle La Vie, sous peine d’être rapidement perdu et découragé.

Objectivement, Grand Hôtel répète inlassablement la même structure : Julio et Alicia enquêtent discrètement dans l’établissement, afin de percer un mystère dont la résolution aboutira à la découverte d’un autre secret, qu’il leur faudra élucider à son tour. Dans leur quête de la vérité, ils peuvent compter sur l’appui d’Andrès, mais aussi sur l’aide complaisante du commissaire de police local, Alaya ; et ils se heurtent systématiquement à Diego et Teresa, qui ne cessent de les contrecarrer et de les orienter vers de fausses pistes afin de les empêcher de découvrir la vérité dont ils sont les ultimes détenteurs. Une trame redondante qu’alimentent les incessants rebondissements et qu’allège une narration fluide et habile.

Cependant, le plus intéressant reste que l’ensemble de ces fils narratifs finissent par créer une toile de fond qui sert de cadre à toute la série : les secrets, les multiples drames jalonnant la vie de tous les personnages – les membres de la famille Alarcón comme celles du personnel – composent un canevas entrelaçant les destinées de chacun des protagonistes et peignent un portrait vivant de chacun d’eux.

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Ce qui caractérise Grand Hôtel, ce sont aussi les différentes classes sociales composant la micro-société qu’elle dépeint, et qui se superposent sur plusieurs niveaux bien distincts. Au sommet, la famille Alarcón, composée de la redoutable Teresa et de ses trois enfants qui nourrissent chacun un rapport différent à leur statut. La douce Alicia, peu consciente de sa situation, est désintéressée et exempte de tout préjugé social ; Javier, un pauvre bougre irresponsable, est un oisif qui partage son temps entre les tavernes et les maisons de passe; leur sœur Sofia souhaite voir son époux, un marquis désargenté, prendre la tête de l’hôtel mais son ambition se heurte à celle de Diego. Cette opposition incarne bien la déliquescence d’une noblesse en perte de vitesse, cédant progressivement le pas à une bourgeoisie en plein essor économique et social. Pour gérer l’hôtel, les Alarcón s’appuient sur les services du maître d’hôtel Benjamin et de son homologue féminine Angela (Concha Velasco), qui occupent une place dominante au sein du personnel. Enfin, les employés eux-mêmes forment la dernière strate, au mieux invisible au pire méprisée par les trois autres.

Point fort de Grand Hôtel, les personnages sont donc au centre du récit. Au départ, ils sont assez formatés et se divisent aisément en deux catégories : Julio, Alicia, Andrès et Alaya font partie des gentils ; Teresa, Diego et la femme de chambre Belén (Marta Larralde) sont les méchants. Mais l’excellente surprise de la série, c’est qu’elle finit par bousculer ces certitudes et, en approfondissant les caractères, brouille les frontières entre personnages positifs et négatifs. C’est parfois subtil (Andrès s’endurcissant au fil des épreuves qu’il traverse), parfois beaucoup moins  (Teresa est par exemple complètement transfigurée en quelques épisodes) Entre tous, le personnage de Diégo est particulièrement intéressant : s’il reste fidèle à lui-même en demeurant l’archétype dumanipulateur hypocrite et avide de pouvoir, il s’assombrit de plus en plus mais ses motivations, progressivement dévoilées, expliquent un comportement qui en faisait la figure négative par excellence. En revanche, deux personnages restent totalement immuables : Javier Alarcón et  l’inspecteur Alaya, contrepoints comiques du récit – l’un par les situations rocambolesques dans lesquelles il se compromet, l’autre par ses répliques pince-sans-rire et  son faux-air d’Hercule Poirot (similitude revendiquée dans une scène hilarante, où il sert directement d’inspiration à une jeune écrivain de romans policiers en visite au Grand Hôtel – une certaine Agatha Christie…).

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Autant de personnages incarnés par des acteurs dont les performances sont régulièrement saluées en Espagne, et qui sont tous excellents et parfaitement dans le ton. Seules exceptions, les deux héros sont un peu en-deçà – notamment lors des scènes romantiques, comme nous l’avons déjà souligné.

Enfin, on ne peut parler de Grand Hôtel sans insister sur la qualité des décors et des costumes, ou encore sur la photographie et la mise en scène, étonnamment soignés pour une série espagnole, en général plus limitées en terme de production. Seul bémol, les thèmes musicaux récurrents et assourdissants finissent par agacer.

Reste un énorme problème – qui ne concerne pas directement la série, le distributeur Koba Films. On regrette le morcellement de la saison 3, ce démembrement inexplicable et totalement arbitraire lui enlevant toute cohérence ; on déplore surtout la pauvreté des DVDs proposés à la vente: aucun bonus (pas même un bêtisier, une scène coupée, un making-of : rien, nada !) ; on s’indigne surtout de l’une unique version française, la version originale n’ayant pas daigné passer la frontière…

Au final, faut-il faire halte au Grand Hôtel ? Inutile de mentir, la série ne remportera pas tous les suffrages. Nous la définissions plus haut comme un soap opera en costumes : c’est certes réducteur, mais pas totalement infondé. A ce titre, il faut adhérer au genre et accepter de se laisser entraîner dans péripéties invraisemblables dans leur quantité mais globalement cohérentes et  toujours bien amenées. La série a surtout le mérite d’achever chaque épisode sur un cliffhanger renversant, qui laisse le téléspectateur pantois devant son écran, l’incitant à se jeter sur l’épisode suivant. Si vous ricanez devant Dallas et que Revenge vous ennuie, inutile de réserver votre chambre ; mais si un bon cocktail de mystères, de suspense, d’amour et de trahison vous tente, installez-vous au bar du Grand Hôtel – vous allez être servis…

Grand Hôtel - diffusion de la saison 3 sur Teva à partir du 31 Mai à 20H30.

Saison 1 à 3 disponibles en DVD. Saison 4 à venir.

Crédits photos : Antena 3