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Hell on Wheels, train d’enfer

Hell on Wheels, train d’enfer
Fanny Lombard Allegra

Alors que AMC s’apprête à en diffuser la suite, avec une cinquième et ultime saison en deux parties (7 épisodes sur les rails cet été, 7 autres en 2016.), la saison 4 de Hell on Wheels sort en France en DVD et Blu-Ray. L’occasion de raccrocher les wagons et de se demander s’il faut réserver son billet ou s’il vaut mieux rester à quai. Article garanti sans spoilers – ce qui ne fut pas facile !

Au lendemain de la guerre de sécession, Cullen Bohannon (Anson Mount), ancien esclavagiste et colonel sudiste, prend la direction de l’Ouest pour traquer les assassins de sa femme et de son fils. Sa route croise le chemin de fer de la Union Pacific, construit sous la direction de Thomas Durant (Colm Meaney), un homme d’affaires retors. Cullen se fait engager sur le chantier et lie son destin à celui de la voie ferroviaire, s’impliquant corps et âme jusqu’à en devenir l’un des principaux responsables. La saison 4 débute quelques mois après la fin de la précédente ; retenu contre son gré dans un camp mormon sous la coupe du sinistre Suédois Gundersen (Christopher Heyerdahl), Bohannon a été contraint d’épouser la jeune femme qu’il avait mise enceinte ; obsédé par le chemin de fer, il projette de quitter la communauté avec sa nouvelle famille. Pendant ce temps, le train poursuit son avancée vers le Pacifique malgré l’absence de son maître d’œuvre, mais il peine à progresser sur les cours d’eau gelés du Wyoming et les avaries s’enchaînent. En difficulté, Durant voit arriver Campbell (Jake Weber), gouverneur aux méthodes expéditives chargé de rétablir l’ordre et de faire régner la loi. De son côté, Eva (Robin McLeavy) est inconsolable depuis qu’elle est sans nouvelles d’Elam (Common), attaqué par un ours alors qu’il était parti à la recherche de son ami

Apparue après l’excellente Deadwood, Hell on Wheels a toujours été une série assez inégale, où le meilleur côtoyait, sinon le pire, du moins des séquences moins abouties et des arcs narratifs plus faibles. A cet égard, on pouvait émettre de nombreuses réserves sur la Saison 3, qui souffrait notamment d’une certaine faiblesse scénaristique car, en suivant plusieurs trames parallèles, elle manquait au final d’une certaine cohérence. Avec une saison 4 allongée à 13 épisodes au lieu de 10, on pouvait craindre l’accentuation de ce défaut. Or, une fois refermés les deux axes ouverts dans le final de la saison précédente (Bohannon piégé dans le bastion mormon et le sort réservé à Elam), la série revient à ses fondamentaux en exploitant ses points forts – à savoir, les destins croisés des personnages et la relecture des thèmes du western dans une atmosphère toujours classique.

Car l’un des points forts dont Hell On Wheels ne s’est jamais départi, c’est son ambiance western et la manière dont, en sacrifiant à tous les passages obligés (scènes de saloon, duels, affrontements avec les Indiens, fusillades dans une ville déserte…), elle parvient néanmoins à éviter de tomber dans la pure caricature. Il y a quelque chose des films de Henry Hathaway voire de Sergio Leone dans l’esprit de la réalisation : un cadrage original souvent décentré, la mise en exergue de vastes paysages, les décors poussiéreux et la photographie légèrement surexposée, l’esthétique soignée de la mise en scène… Au-delà de l’image, le propos est toutefois modernisé dans le sens où le traitement d’intrigues en apparence classiques offre une déconstruction du mythe de la conquête de l’Ouest américain et un questionnement qui confronte la morale sociale et religieuse à la morale personnelle, par le biais d’un renversement des valeurs.

Traditionnellement, le western s’appuie sur une dualité opposant le justicier au hors-la-loi : c’est ce ressort qu’exploite la série dans cette saison, en introduisant deux personnages en principe diamétralement opposés. D’un côté, le gouverneur Campbell, incarnation de la loi et de l’administration, qui débarque à Cheyenne avec une bande d’hommes armés pour y établir l’ordre, rendre la justice et prélever les impôts ; de l’autre, Sydney Snow (Jonathan Scarfe), ancien camarade de Bohannon, hors-la-loi violent et sans scrupule. Ces deux-là vont pourtant s’associer, le second devenant le bras armé du premier.

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Snow, personnage d’un seul tenant, apparaît d’abord comme un bandit truculent et sympathique à la Tucco (Le Bon, La Brute et le Truand), avant de révéler la noirceur, la cruauté et le cynisme qu’il n’avait laissé qu’entrevoir dans les premiers épisodes – et notamment dans la spectaculaire scène d’ouverture de l’épisode 5. Quant à Campbell, si sa rigidité et son intransigeance sont réelles, sa légitimité lui sert avant tout d’alibi pour assouvir sa soif de pouvoir, par le recours à la force et à l’arme dévoyée d’une justice expéditive qu’il estime nécessaire. Ainsi, Hell on Wheels introduit la loi dans un univers d’où elle était absente, mais sous un aspect négatif puisque celle-ci devient paradoxalement une menace – parce qu’elle est aux mains d’un personnage intelligent et opportuniste, qui s’attaque directement aux héros auxquels on a fini par s’attacher au fil des saisons.

Le spectateur est donc en porte-à-faux puisqu’il se place du côté de personnages négatifs dans l’absolu – qu’il s’agisse de Mickey (Phil Burke), escroc irlandais complice de Durant, de ce même Durant, ou de l’engeance qui compose en général la masse ouvrière du chemin de fer. Reste Cullen Bohannon, ancien esclavagiste et assassin sans remords, et pourtant le personnage le plus moral de la série. En ce sens, son affrontement avec Campbell et Snow résume tout le propos de cette saison, qui oppose justice morale et justice civile, et pose la question de la loi et de son application. Ou comment la « civilisation » s’impose de manière peu civilisée, dans un grand Ouest encore sauvage, livré aux pionniers, aux indiens, aux bandits qui règnent par le colt.

Dans un mouvement similaire, Hell on Wheels poursuit sa réflexion sur la religion, au travers des personnages de Gundersen et de Ruth (Kasha Kropinski): le premier, monstre froid à la limite de la folie, a endossé l’identité du prêtre mormon qu’il a assassiné et persécute Cullen Bohannon sans qu’il soit possible de déterminer si son désir de le sauver est feint ou bien réel ; la seconde, pasteur de l’Eglise qui suit le chantier ferroviaire, se trouve à plusieurs reprises en contradiction avec sa foi, jusqu’au choix dramatique qu’elle opère dans l’épisode 10. Le strict respect des règles religieuses auxquelles se soumet le Suédois ne fait que souligner sa folie et son comportement déviant, tandis que le manquement au dogme de Ruth apparaît comme une réaction à la fois humaine, compréhensible et justifiée. Là encore, le spectateur se retrouve dans une situation contradictoire, puisqu’il est bien obligé de se ranger du côté de la transgression religieuse…

The Swede (Christopher Heyerdahl) and Cullen Bohannon (Anson Mount) - Hell on Wheels _ Season 3, Episode 10 - Photo Credit: Chris Large/AMC

Le processus fonctionne à merveille, parce que Hell on Wheels jouit d’une incroyable galerie de personnages, qu’elle a toujours su exploiter même dans ces moments les moins réussis. Cette fois, la trame principale étend ses ramifications à tous les protagonistes, et les diverses intrigues s’entremêlent pour tisser une toile cohérente et beaucoup plus homogène. Si l’action est toujours centrée sur Bohannon, des personnages secondaires tels que Eva, Mickey, Campbell ou Ruth gagnent en importance et ont droit à leur moment de gloire en occupant un temps le devant de la scène. Evidemment, les scénaristes n’ont pas su éviter tous les écueils, et on regrettera notamment le manque de subtilité avec lequel ils ont mis en scène la descente aux enfers d’Eva, la transformation de l’épouse de Bohannon (MacKenzie Porter) qui passe en 10 minutes de petite souris soumise à virago horripilante, ou encore la relégation de Durant au rang de faire-valoir alors que Colm Meaney incarnait à merveille ce personnage complexe et corrompu mais plein de verve et terriblement attachant. Cette saison marque aussi le départ de deux personnages quasiment présents depuis le début… On sait bien qu’il y a deux manières de quitter un western : soit on chevauche paisiblement sous le soleil couchant, soit on part les pieds devant dans une explosion de violence. Devinez donc pour quelle solution a opté Hell on Wheels ? Deux personnages qui disparaissent dans des circonstances à la fois choquantes et émouvantes – le premier d’entre eux, en particulier, au cours d’un diptyque halluciné et hallucinant qui marque une césure entre les deux moitiés de la saison.

En faisant la part belle à ses personnages, Hell On Wheels offre à ses acteurs l’occasion de briller – ou pas. Ils sont pour la plupart très bons, quoi que l’interprétation de Kasha Kropinski sonne parfois un peu faux, tandis que Colm Meaney est clairement sous-employé. A l’inverse, Mackenzie Porter déploie une palette de jeu plus large et Christopher Heyerdahl est toujours formidable, excellant dans son interprétation d’un personnage machiavélique et mentalement dérangé, qu’il parvient à rendre effrayant et crédible. Dans un autre registre, un peu moins subtil, Jonathan Scarfe ne démérite pas. Quant à Jake Weber, il ne parvient pas à convaincre totalement dans le rôle de Campbell, mais sa prestation est honorable et il faut reconnaître que certaines scènes comiques – par ailleurs très réussies – desservent la profondeur qu’il aurait pu apporter au personnage. Toutefois, Hell On Wheels repose avant tout sur les épaules de l’impeccable Anson Mount, le cow-boy le plus charismatique depuis Clint Eastwood. Avec sa présence et son physique de beau brun ténébreux, il était parfait dans la peau du vengeur taciturne et mystérieux, mais son personnage s’est humanisé au fur et à mesure que sa croisade s’estompait au profit de son implication dans la construction du chemin de fer. La performance de l’acteur est remarquable et c’est avec une grande subtilité qu’il parvient à laisser affleurer la fragilité et la douleur derrière son apparence de brute insensible – la dernière scène de l’épisode 7 est un crève-cœur.

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Malgré la qualité des intrigues qui composent ces 13 épisodes, on ne peut s’empêcher de noter une absence de taille : celle du chemin de fer, thème central a priori mais qui passe au second plan jusqu’à en devenir inexistant. Ce serait anecdotique si la voie ferrée ne représentait qu’un simple ressort destiné à faire progresser la narration ; or, elle a pris au cours des saisons une dimension symbolique. Sur un territoire divisé et ravagé par la guerre civile et ses séquelles, le chemin de fer représente un projet commun, un moyen d’aller ensemble dans la même direction ; plus qu’un but en soi, il devient le moyen de réparer, de reconstruire une nation traumatisée. Il incarne aussi une possibilité de rédemption pour Bohannon, qui voit dans le chantier ferroviaire le seul moyen de donner un sens à une existence baignant dans le sang et les larmes. Il est donc dommage que la locomotive soit à l’arrêt durant la majeure partie de la saison, au risque de faire dérailler la belle construction métaphorique assumée jusque-là…

Ceux qui aiment prendront le train : Hell On Wheels parvient à se renouveler tout en restant fidèle à son atmosphère originelle, et conclut ce qui constitue sa meilleure saison à ce jour en jetant les bases des deux axes sur lesquels s’ouvrira la saison 5. L’édition Blu-Ray / DVD propose en outre quelques bonus, courts mais bienvenus (visite du plateau du tournage, interview d’Anson Mount, portrait des nouveaux personnages…), qui séduiront les fans. Alors pour les amateurs du genre, pas d’hésitation : on embarque direct dans cette épopée ferroviaire, colt à la ceinture et Stetson sur la tête – on a railway to hell !

Hell On Wheels Saison 4.

13 épisodes de 45 minutes – disponible chez Wide Side.

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Actuellement diffusée sur OCS Max.

Crédit photos : AMC.