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Il était une fois un showrunner: Aaron Sorkin (4/5)

Il était une fois un showrunner: Aaron Sorkin (4/5)
Christophe Brico

Un peu plus de deux ans après avoir quitté le bateau The West Wing (qui continuera encore 3 saisons sans lui), Aaron Sorkin met sur pied son nouveau projet, initialement “Studio 7 on the Sunset Strip”, rebaptisée “Studio 60” pour éviter la copie du titre d’un jeu de la WB. A l’époque où le pilote est pitché, cette série aura la plus haute enchère des upfronts 2006 dans une bataille impliquant CBS et NBC, que finira par emporter NBC. Studio 60 on the Sunset Strip démarrera donc avec beaucoup de pression, sans doute trop. Pêché d’orgueil ? Trop plein d’assurance ? Au final la série sera annulée à l’issue de sa première saison et d’un run de 22 épisodes. Retour sur ce qui reste sans doute le plus grand échec télévisuel d’Aaron Sorkin.

The option period

Revenons rapidement sur ce que raconte Studio 60 (vous permettrez le raccourci du titre) : Un soir de trop plein de contrôle de la chaîne le producteur executif de l’émission comique Studio 60 (une vision “sorkinienne” du Saturday Night Live, aussi diffusée sur NBC) pète un câble et annonce en direct qu’il en a assez de faire du caca avec son émission. Démissionné sur le champ il est remplacé par un duo scénariste/producteur, anciens du show, Matt Albie (Matthew Perry) et Danny Trip (Bradley Whitford), partis suite à un conflit avec la production et ayant depuis connu le succès au cinéma. Appuyés par la nouvelle présidente de la chaîne Jordan McDeere (Amanda Peet), ils auront les mains relativement libres pour relancer le show. Bien entendu, tout cela ne serait pas vraiment “Sorkinien” sans un peu de romance, et notamment une vieille histoire d’amour entre Matt Albie et une des actrices phare du show Harriet Hayes (Sarah Paulson).

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Pour sa troisième création télévisuelle, Sorkin lâche la politique (en tout cas de manière frontale), et revient à son premier amour, faire de la télé sur la télé. Exercice périlleux s’il en est, puisque Sorkin ne serait pas Sorkin sans une vision idéalisée, et donc critique de son sujet. Mais commençons par le format du show. Sur le ton, on pourrait qualifier Studio 60 de “dramedy”, bien que ce terme soit un peu fourre-tout. Toujours est-il que l’écriture de Sorkin est ainsi faite qu’elle ne se classe pas dans une catégorie ou une autre. Le principe reste le même que dans les deux précédents shows, en l’occurence un “workplace drama” ou “workplace comedy” comme structure de base pour faire évoluer les personnages. Bien entendu c’est le contexte qui fait toute la différence. Comme à l’accoutumée, nous sommes face à un ensemble cast, qui inclus en plus des comédiens cités plus haut : Nate Corddry, que l’on peut voir dans Mom, D.L. Hughley, comédien de stand-up très “politique”, Timothy Busfield qui avait déjà travaillé sur Sports Night et The West Wing, et qui réalisera 5 épisodes de la série, et enfin Steven Weber. S’ajoute à cela tout un tas de guest, dans leur propre rôle, et notamment Felicity Huffman, héroïne de Sports Night, Alison Janney de The West Wing ou encore Rob Reiner, producteur des trois premiers films écrits par Sorkin, et réalisateur de deux d’entre eux (en l’occurrence Des Hommes d’honneur et Le Président & Miss Wade). Comme à l’accoutumée on reste en famille. On notera l’absence de Clark Gregg et Joshua Malina, qui ne participerons pas à cette aventure. Une dernière personne clef est à mentionner sur ce show, en l’occurence Thomas Schlamme, compagnon désormais de longue date de Sorkin à la télévision et père du “walk and talk” si caractéristique des œuvres du scénariste.

Les épisodes de Studio 60 durent 42 min, initialement programmé en seconde partie de soirée le lundi par NBC, la diffusion sera déplacée au jeudi, même heure pour les derniers épisodes de la saison, et de la série. En effet, au moment des upfronts 2007, NBC annoncera le non renouvellement du show pour la saison suivante. Détail amusant, le network fictif sur lequel est diffusé Studio 60 s’appelle NBS, acronyme contracté de NBC et CBS, les deux mêmes networks qui se sont battus pour avoir la série. Presque 10 ans après la diffusion de Studio 60, quand on regarde la série aujourd’hui et le potentiel qu’elle promettait on ne peut que penser à un certain gâchis.

STUDIO 60 ON THE SUNSET STRIP -- "4 a.m. Miracle" Episode 16 -- Pictured: (l-r) Matthew Perry as Matt Albie, Kari Matchett as Mary Tate -- NBC Photo: Mike Ansell

 

The disaster show

Tout commence assez mal pour Studio 60, il faut bien le dire. En effet, lors de la même saison NBC commande une autre série, pure comédie cette fois, mais dont le sujet est très proche : 30 Rocks. La série de Tina Fey se fonde sur son expérience au Saturday Night Live, mais là où Sorkin propose une vision romantique et idéalisée, Fey, elle, propose une pure sitcom, en épisodes de 22 min, avec une économie contrôlée, et surtout un ton extrêmement clair de comédie potache. Autre détail amusant, le projet initial de Fey était de faire un show sur une émission d’info d’une chaîne câblée (Ca vous rappelle quelque chose ?… Qui a dit The Newsroom ?) et c’est NBC qui l’encouragera à écrire sur ce qu’elle connait. Dès lors, à l’ouverture de la saison 2006-2007, ce sont deux show qui parlent des coulisses de la production télé, tout deux avec un fort lien au Saturday Night Live, et tout deux sur NBC, la chaîne même qui diffuse l’émission en question. Bref, tout cela ne partait pas sur les meilleurs augures.

Il faut ajouter que Sorkin a mis beaucoup de son histoire personnelle dans la série. D’évidence Matt Albie est une expression de Sorkin lui-même, et il est de notoriété publique de l’histoire Matt/Harriet du show, fait explicitement référence à la liaison que Sorkin a entretenu avec Kristin Chenoweth. De la même manière, le personnage de Jordan McDeere s’inspire de Jamie Tarses, Présidente de ABC Entertainment de 1996 à 1999, période à laquelle ABC diffusait Sports Night (elle a également commencé sa carrière au Saturday Night Live, et vice présidente en charge des séries en prime time sur NBC à l’époque du développement de Friends avec Matthew Perry). Et la liste pourrait être encore plus longue. C’est donc avec un show au ton ambigu (en tout cas du point de vue le plus basique), s’inspirant de personnalités et d’histoires réelles et très publiques, prenant pour cadre une autre émission toujours diffusée au moment où Studio 60 est à l’antenne, et sur le même network que celle-ci, avec un format long, que l’aventure est lancée. Bref, ça sentait le pâté dès le départ.

masi oka studio 60

Pourtant, à ce moment là, Sorkin est totalement auréolé du succès de The West Wing, à la fois succès d’audiences, mais aussi succès critique, social, et enfin télévisuel, car si aujourd’hui cela paraît évident, qui en 1998 aurait pu penser qu’un show sur les coulisses de la Maison Blanche, qui n’était ni une sitcom, ni une série d’action ou d’espionnage pouvait marcher ? Qui aurait pensé que l’on pouvait avoir du succès avec de la télévision intelligente sur un network (surtout au moment de l’avènement de la real TV) ? Personne. Et c’est sans doute ce tour de force qui donne à Sorkin le feu vert pour Studio 60, mais aussi et surtout, des budgets très importants pour faire sa série.

La série aura un démarrage correct (13 millions de téléspectateurs et une belle part démo), mais chutera rapidement à rythme de croisière entre 6 et 8 millions. Après la reprise hivernale, la re-programmation et l’annonce de non renouvellement, ce ne seront plus que 4 millions de paire d’yeux qui regarderons les derniers épisodes de la saison. Comme dans ces deux précédentes séries, l’épisode ultime de Studio 60 s’appellera “What kind of day has it been”, mais cette fois-ci ce sera également la conclusion de la série elle-même. NBC argumentera sur le coût de la série pour en justifier l’annulation. Il n’est pas besoin d’être devin pour imaginer que la façon dont Sorkin présente l’univers de la télévision, les exécutifs des chaînes, le discours politique et la façon dont celui-ci est traité, le rapport à la religion, et tout un tas d’autres motifs ont également été une épine dont le network fut sans doute soulagée de se débarrasser.

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Sans doute, Sorkin lui-même a-t-il été orgueilleux avec cette série, mais pas nécessairement de la manière dont une certaine presse de l’époque le décrivait. En effet, et ce sera également le cas avec le projet télévisuel suivant du scénariste, on a souvent taxé Sorkin de “donneur de leçon”, sans doute un pêché mortel quand son sujet est également diffuseur. C’est plutôt une vision idéalisée, romantique, et avec un point de vue qu’il propose. Mais si orgueil il y a eu c’est certainement plus dans la capacité de Sorkin à soutenir une série “luxe”, sur la base d’une réputation qui ne tiendra pas face aux chiffres. Certes, 30 Rocks n’a pas non plus fait de mirobolantes audiences lors de sa première saison, mais son budget beaucoup plus modeste, son format plus court, et sans doute son ton beaucoup plus lisible, et donc vendable ont eu raison de Studio 60. Sorkin, n’est pas revanchard de ce côté-là, puisqu’il fera une apparition dans son propre rôle dans la série de Tina Fey.

Quand on regarde aujourd’hui Studio 60 on the Sunset Strip, on y trouve toujours une écriture redoutablement efficace, des personnages attachants, et une belle réalisation. Une série de qualité qui aurait sans doute dû permettre à la série de survivre, mais n’a pas suffit. La complexité des relations avec les networks ayant eu raison, au moins pour le moment, du désir de télévision de Sorkin, c’est naturellement vers le câble qu’il se tournera pour son projet suivant, le dernier à ce jour sur le petit écran.

Crédits: NBC

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