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Un Commentaire

Borgia saison 2: Audrey Fouché, une française dans la Writer’s room de Tom Fontana

Borgia saison 2: Audrey Fouché, une française dans la Writer’s room de Tom Fontana

C’est en mars prochain que Canal+ va proposer à ses abonnés la seconde saison de sa série Borgia, créée par Tom Fontana, immsense showrunner américain responsable de brillantes séries comme Oz, Homicide ou St Elsewhere. Avant de revenir plus longuement sur ces nouveaux épisodes très bientôt, on vous propose aujourd’hui de découvrir une jeune scénariste française de 30 ans, Audrey Fouché, qui a eu la chance de travailler sur cette saison 2 (et sur la saison 3 aussi) et de pénétrer dans la writer’s room de Tom Fontana. Qu’est ce que cette expérience lui a apporté? Comment regarde-t-elle notre façon de faire les séries maintenant qu’elle a goûté à l’école américaine? Elle a répondu à ces questions lors d’un entretient qu’elle a bien voulu me donner à l’occasion de la présentation de cette saison 2 à la presse.

« La clé c’est d’engager les bonnes personnes et de leur faire confiance »
(Tom Fontana)

Season One: On dit souvent des scénaristes français qu’ils ne sauraient pas écrire des séries comme les Américains. Qu’est ce que ça représente pour une jeune scénariste comme vous de travailler avec quelqu’un comme Tom Fontana?

Aurélie Fouché: C’est très impressionnant. Ca fait très peur. Je me considère comme très chanceuse en tant que jeune scénariste d’avoir eu cette opportunité maintenant, à un moment où la fiction française change et où on a besoin de scénaristes ayant ce type d’expérience.
Au départ, j’étais partie comme stagiaire et à la fin de mon stage, Tom m’a confié un épisode (l’épisode 11 ndlr). Je me dis que j’ai presque trop de chance. Mais ce qui est agréable c’est que Tom est tel que je l’avais imaginé et à la hauteur des espoirs que l’on place en lui. J’ai eu la chance de tomber sur un showrunner très généreux, très pédagogue avec une vraie volonté de transmettre. La première chose qu’il m’a dit quand je l’ai rencontré c’est « J’ai envi de faire de vous la première showrunner française ». Dans la démarche, même si je ne suis pas persuadé que je vais y arriver, je trouve ça très généreux de sa part parce qu’il n’a rien à gagner à faire ça.

Season One: Quand Tom Fontana vous commande un épisode comme en saison 2 et en saison 3 (épisode rendu en janvier ndlr), comment cela se passe-t-il? C’est vous qui chapeautez l’épisode?

A.F: Tom pense la structure de l’épisode. Ce que je reçois concrètement, c’est 3 outlines par personnage. En gros, j’ai, en deux phrases, les 10 scènes de Ceasare, les 15 scènes de Lucrétia,…Mais c’est à moi d’inventer la dramaturgie de la scène. Je me souviens du moment où il m’a confié un épisode. C’est une histoire de confiance mais tout se mélangeait en moi. C’était à la fois une explosion de joie et aussi « dans quoi je m’embarque? ». Car c’est très rapide. J’ai 3 semaines pour écrire un premier jet, suivis des retours de Tom. Et ensuite j’ai 10 à 15 jours pour écrire la version finale. Il ne faut pas oublier que ton temps est précieux. Comme on écrit en même temps que l’on tourne, le moindre retard dans l’écriture entraîne le retard de tout le monde dans la chaîne de construction de l’épisode.

« J’ai envi de faire de vous la première showrunner française »

Season One: Qu’est ce qui vous a le plus étonné dans cette manière de travailler « à l’américaine » par rapport à votre expérience de scénariste française?

A.F: Je viens du long métrage. En gros, écrire un long métrage, c’est passé des mois et des mois dans sa chambre, seule, à écrire et pleurer (rires).  Et là, sur Borgias, j’arrive sur une équipe de gens de mon âge, adorables, avec une structure très hiérarchisée, qui fonctionne comme une entreprise américaine. Et Tom fait évoluer ses équipes année par année. On commence en étant son assistant, on devient script coordinator, et après on intègre le staff. Tous les gens qui travaillent avec lui ont évolué lentement, et ont toujours été récompensé pour le bon travail effectué par une évolution hiérarchique dans « la société ». Du coup, il y a une grande bienveillance des auteurs entre eux et une notion d’équipe qui n’existe pas totalement sur nos séries. Ils avaient d’ailleurs du mal à comprendre qu’en France, on puisse travailler seul.

Season One: Et au niveau du rythme du travail, d’écriture?

A.F: C’est très prenant mais j’ai adoré. J’ai commencé à travailler sur les storylines un peu secondaires d’un épisode. Mon contrat c’était que je devais rendre une ou deux scènes par jour ce qui est déjà énorme. Il y avait donc cette exigence de rapidité. Je rendais les scènes le soir et je les retrouvais le lendemain sur mon bureau, anotées par Tom. Tous les jours, j’avais un retour direct de mon travail et c’est là au final que l’on apprend le plus. Finalement, j’ai trouvé cet impératif de rapidité vraiment libérateur parce qu’on n’a pas le temps et on ne peut pas avoir l’angoisse de la page blanche (angoisse pour tout auteur) parce que quoi qu’il arrive, en fin de journée, il faut avoir rendu son travail. Et du coup, plus on en fait, mieux on le fait. A mon retour en France, même pour mes projets personnels, ça m’a beaucoup servi d’avoir cette exigence de produire tous les jours quelque chose. Tom par exemple, se lève tous les jours à 5h30 pour écrire. Tous les jours.
Aux Etats-Unis, on considère le fait d’être scénariste comme une vraie profession, avec une vraie puissance économique, ce qui rend ce métier très différent de la manière dont il est vu en Europe. On a du mal en France à imposer cette habitude de la writer’s room car cela va à l’encontre de la notion d’auteur telle qu’on la considère chez nous. Mais je fais partie d’une génération de scénaristes biberonnée aux séries américaines et qui est prête à ce changement, qui le souhaite même.

Season One: C’est bien de le vouloir mais est ce que vous sentez qu’en France, dans les chaînes, on le veut aussi?

A.F: C’est très paradoxale. Quand je suis rentrée en France, du fait de mon travail avec Tom, mon téléphone n’a pas arrêté de sonner. Je sentais qu’ils étaient à la recherche de personnes ayant eu cette expérience, mais une fois le moment venu de concrétiser tout ça, on sent que les vieilles habitudes françaises reviennent. Quand bien même demain, je voudrais monter ma propre série sur le modèle de travail de Tom, je ne suis pas sûr de trouver les collaborateurs qui pourraient le faire, qui seraient capable de travailler sur le modèle de la writer’s room.
Quant au producteur, ce poste de « showrunner » grignotterait aussi un peu de ses prérogatives donc ce serait aussi un peu compliqué pour lui.
Et même avec le réalisateur ce serait compliqué. Par exemple, Tom, toujours dans l’idée de me former, m’a invité deux fois sur les plateaux (à Rome et à Venise). Cela m’a permi de voir comment Tom et le réalisateur travaillent ensemble mais en n’oubliant jamais une chose: quoiqu’il arrive, le patron c’est Tom. En France, ce sera difficile de le généraliser à court terme. Et je ne sais même pas si ce serait la meilleure solution.
J’ai participé dernièrement au festival anglais Totally Serialized et j’ai discuté avec des scénaristes anglais qui eux aussi, malgré la présence de la writer’s room, s’interrogent beaucoup sur le fait de suivre ou pas le modèle américain. On est tombé d’accord pour dire qu’il faut en fait prendre le meilleur de ce modèle et l’adapter à notre marché, à notre culture… à condition que les chaines nous suivent bien entendu.
Ce qui est bien dans le modèle de Fontana c’est qu’il est le garant de sa série. Quoi qu’il arrive, en bien ou en mal, c’est sa voix qui compte, avec une vraie homogénéité des choses. Si on ne veut pas aller dans le sens qu’il veut pour sa série, scénaristes ou réalisateurs c’est pareil, on s’en va, c’est terminé. Mais si on veut travailler comme ça, il faut accepter les règles du jeu qui vont avec. On ne sacrifie pas sa propre originalité en travaillant comme ça mais on la met au service de quelqu’un.

Season One: Maintenant que vous avez eu l’expérience de l’écriture « à l’américaine », est ce que vous seriez capable de voir et de dire ce qui ne va pas dans notre façon de faire les séries?

A.F: Mon expérience en France est plutôt jeune. Mais je pense que c’est précisemment cette question des prérogatives. Producteurs et réalisateurs doivent renoncer à une partie de leur pouvoir pour permettre la mise en place de ce principe de showrunner. Mais au sein des équipes d’écriture aussi il faut que ça bouge. En France, on est dans une culture de l’auteur, où tous les auteurs veulent être au même niveau. Alors qu’en réalité, pour que ça marche, il faut une hiérarchie et ce n’est pas un vilain mot que de dire ça. On hérite de cette culture de l’auteur où tout le monde se veut créateur. Mais travailler dans une série c’est être au service d’un seul créateur du programme. Et il faudrait que l’écriture prenne un peu plus de poids dans la fiction française, ça ne serait pas une mauvaise chose.
Aujourd’hui, j’ai une grande chance en France c’est qu’on ne vient à moi qu’avec des choses passionnantes comme la saison 2 de Les revenants.
On me demande même si j’ai des idées de séries originales mais je ne me sens pas prête. Créateur de séries, je pense que ça suppose un vécu et une expérience, une maturité. J’ai une carte à jouer j’en suis consciente mais c’est difficile de savoir quand la jouer.

Crédits Photos: Michael Driscoll/ Atlantique Productions/ Canal+; Anoushka de Williencourt/Canal+