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Un Commentaire

Hannibal ou la barbarie fantasmée

Hannibal ou la barbarie fantasmée
Fanny Lombard Allegra

Saluée par la critique mais peinant à trouver son public car souvent qualifiée d’élitiste voire de snob, Hannibal remet le couvert pour une troisième saison sur NBC le 4 juin prochain. Après une première saison qui distillait déjà une ambiance malsaine alliée à une esthétique poussée, mais qui souffrait d’une construction chaotique et de coupures de rythme, la deuxième saison rectifiait le tir, en se recentrant sur la relation entre Will Graham et Hannibal Lecter et en repoussant les limites du sordide et du sublime. Toujours plus extrême, oscillant sans cesse entre fascination et répulsion, Hannibal provoque l’adhésion ou le rejet, sans demi-mesure.

Retrouvez notre dossier sur la saison 1 de Hannibal ici

Cette deuxième saison s’ouvre sur un flashforward, montrant la confrontation physique et très violente entre le Dr Lecter (fantastique Mads Mikkelsen) et Jack Crawford (Laurence Fishburne). Dès le départ, nous savons donc où cette salve d’épisodes nous emmène : Hannibal va être démasqué, et la traque va pouvoir commencer. Passée cette scène d’introduction, la narration reprend là où elle en était restée, et nous retrouvons Will Graham (Hugh Dancy) enfermé dans un hôpital psychiatrique, accusé des meurtres commis par Hannibal. Désormais convaincu de la culpabilité de son psychiatre, mais seul et impuissant, Will tente de rallier ses collègues à sa cause tout en préparant son procès. Contre toute attente, c’est Hannibal lui-même qui le dédouane, en recommençant à tuer… Une fois Will libéré, la série peut développer ce qu’elle avait déjà esquissé au fil des épisodes précédents : la relation entre Will Graham et Hannibal Lecter, qui va progressivement gagner en complexité, en profondeur et en perversité, jusqu’à l’affrontement final. Une relation déjà largement abordée en première saison, mais qui ne prend toute sa dimension qu’une fois les masques tombés, lorsque les deux protagonistes sont sur un pied d’égalité puisqu’ils sont tous deux parfaitement conscients du véritable visage de l’autre. Ils ne cessent de se chercher, jouant sur les demi-mots et les double sens dans des joutes verbales intenses, délestées d’un verbiage psychologisant parfois pesant.

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Le lien est troublant car particulièrement ambigu et, derrière l’antagonisme, il se nourrit à la fois d’attirance et de rejet. Chacun a conscience que l’autre peut causer sa perte, mais la force qui les attire l’un vers l’autre est irrésistible parce qu’ils ne peuvent exister l’un sans l’autre. Will a du mal à appréhender sa propre identité (est-il coupable des meurtres qu’on lui impute ? qu’est-ce que sa capacité à entrer dans la tête des pires meurtriers dit de lui ?), et il ne parvient à se définir que par rapport à un Lecter dont il connaît le visage monstrueux et qu’il compte bien mettre hors d’état de nuire, mais dont il sauve pourtant la vie après avoir tenté de le faire assassiner ; de son côté, Hannibal est partagé entre la nécessité de rester hors d’atteinte et son désir de créer une relation avec Will, en qui il recherche de son propre aveu un ami.

Leur opposition, annoncée et attendue depuis le début, s’inscrit paradoxalement dans un processus de fusion, leurs visages se superposant à l’écran jusqu’à la confusion la plus totale. C’est ce qui rend la relation particulièrement pernicieuse : tous deux sont des anti-héros capables du pire et cette communion a quelque chose de la folie à deux, terme psychiatrique définissant la manière dont un sujet dominant transmet sa psychose à un sujet dominé. L’amalgame entre les deux héros est encore accentué par l’inversion des rôles à laquelle on assiste en début de saison, le Hannibal endossant alors celui de Will en devenant le consultant de Crawford sur les meurtres à élucider, tandis que Will occupe la place dont nous savons qu’elle sera par la suite celle de Lecter – une cellule psychiatrique, avec le même masque que celui porté par Anthony Hopkins dans le film. Un brouillage temporel qui renforce un peu plus la confusion aux yeux du spectateur.

En marge, les autres protagonistes ont parfois du mal à exister au point d’en devenir transparents. Le jeu des acteurs n’est pas à remettre en cause, mais l’aveuglement d’Alana Bloom ou la fadeur de Freddy Lounds les rendent à peu près inutiles – elles ne sont que des pions dans la partie d’échecs que se livrent Will et Hannibal, qui les manipulent chacun leur tour pour se piéger l’un l’autre. Certains gagnent toutefois en épaisseur et, de simples témoins, deviennent enfin acteurs de l’histoire en étant obligés de prendre parti et de faire face à la réalité en choisissant de voir soit Will, soit Hannibal comme un meurtrier sanguinaire. Leur normalité les rend finalement indispensables, puisqu’ils nous permettent de voir les évènements comme nous les verrions si nous ne connaissions pas déjà le dénouement. C’est en particulier le cas de Jack Crawford, qui prend progressivement conscience du vrai visage du Dr Lecter ; de Beverly Katz, qui finit par s’allier à Will ; ou du Dr Bedelia du Maurier, la psychiatre d’Hannibal, remarquablement interprétée par Gillian Anderson.

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Bien que prometteuse, la première saison se perdait parfois dans une succession de meurtres plus élaborés et malsains les uns que les autres. En marge de la traque de la « pie grièche du Minnesota », qui courait sur toute la saison et promettait d’étendre ses ramifications jusqu’à la saison suivante, les autres enquêtes bouclées en un ou plusieurs épisodes semblaient parfois nuire à la cohésion de l’ensemble. Cette deuxième saison, plus feuilletonnante, est moins généreuse en terme de massacres,  mais la qualité prime désormais sur la quantité. Et cette fois, chaque meurtre sert l’intrigue principale, soit en tant qu’axe autour duquel évoluent les  personnages soit plus prosaïquement en faisant progresser l’action.

L’intrigue avance également en concrétisant la continuité de la série avec les livres de Thomas Harris et leurs adaptations cinématographiques. Outre l’allusion au masque, plusieurs des meurtres mis en scène évoquent ceux à venir – on pense aux victimes pendues aux barreaux de la cellule d’Hannibal (Le Silence des Agneaux) ou à  la façade du palazzo de Florence (Hannibal)  Mais l’élément le plus révélateur reste l’apparition de Margot Verger et de son frère Mason (Michael Pitt). Nous connaissions le visage atrocement défiguré du manipulateur sadique et pédophile : drogué par Hannibal, il se lacère le visage, donnant sa chair à manger aux chiens avant de dévorer son propre nez. Un épisode évoqué au cinéma, qui est ici montré de façon explicite et extrêmement gore, même si la scène se déroule dans une semi-pénombre.

On en arrive précisément à ce qui fait la marque de fabrique d’Hannibal : le soin extrême apporté à la photographie. Certes, c’est une série malsaine, mais moins en raison de ce qu’elle montre que de la manière dont elle le fait. L’esthétisation de la violence et du macabre atteignent un point paroxysmique, à travers des mises en scène de plus en plus outrancières et pourtant très belles, qui fascinent autant qu’elles révulsent. Il y a certes quelque chose de grotesque dans ces corps découpés, écartelés, éviscérés… Mais le grotesque se mue en sublime, l’horreur le dispute à la fascination, comme une peinture de Goya ou de Jérôme Bosch. L’analogie n’est pas due au hasard : la moindre scène est une composition, où les jeux d’ombre et de lumière et une palette de tons obscurs dessinent de véritables tableaux. La scène d’ouverture qui montre la lutte entre Lecter et Crawford est un bon exemple de la façon dont Bryan Fuller détourne un procédé pour produire l’effet contraire de celui attendu : tournée au ralenti, la séquence n’en est que plus violente et impressionnante. Parallèlement à l’image, la bande-son joue aussi un grand rôle, la musique atonale et la diction lancinante des acteurs exerçant un effet hypnotique.

Hannibal - Season 2

Le soin apporté à l’image, la puissance de l’inconscient et l’importance du discours psychanalytique, l’omniprésence des symboles, la réapparition d’un personnage qu’on croyait mort, la profusion de tueurs psychopathes sur un même périmètre, l’atonalité musicale, la lenteur calculée (qui, reconnaissons-le, donne parfois l’impression d’un creux en milieu de saison) sont autant d’éléments qui transportent l’action d’Hannibal dans le registre onirique. La sauvagerie des meurtres et la barbarie de leur mise en scène sont fascinantes parce qu’elles relèvent du fantasme et non de la réalité.  Quand Esprits Criminels déploie au fil des saisons une galerie impressionnante de tueurs, elle ne provoque pas la même emprise parce qu’elle est dans le registre du réalisme. De la même manière, quand les scènes de cannibalisme de The Walking Dead dégoûtent, c’est parce qu’elles montrent le tabou de l’anthropomorphisme dans toute sa sauvagerie ; au contraire, Hannibal transforme la chair humaine en des plats d’un raffinement subtil, dissimulant l’horreur du cannibalisme et son caractère transgressif derrière l’acte civilisateur de la cuisine.

Certains ont voulu voir dans le personnage d’Hannibal une incarnation du surhomme nietzschéen – philosophe que, du reste, Hannibal revendique lui-même à plusieurs reprises. L’idée est pertinente si l’on perçoit Hannibal comme un être fondamentalement amoral – mais on avance ici en terrain glissant, ne serait-ce parce que la pensée nietzschéenne, sur-interprétée depuis des décennies, est un objet constant de polémique. Quitte à verser dans la philosophie, il me paraît tout aussi intéressant de citer Hannibal en contre-exemple de la théorie de la banalité du Mal développée par Hannah Arendt. Dans cette optique, Hannibal est l’anti- The Fall (où l’on retrouve Gillian Anderson, cette fois dans le rôle de l’enquêtrice) Dans cette série britannique, le tueur, incarné par Jamie Dornan, est un individu tristement banal. Ce psychologue (décidément – rappelez-moi d’annuler mon rendez-vous avec mon thérapeute…) est un mari et un père de famille insoupçonnable, un Monsieur tout-le-monde pourtant responsable de plusieurs viols et meurtres ; c’est un pervers effrayant mais qui n’a rien de la flamboyance ou du charisme du Dr. Lecter. Ses crimes sont montrés avec une froideur et un réaliste qui ne les rendent pas moins violents ou choquants, sans pour autant les magnifier comme le ferait la série de Bryan Fuller.

A contrario Hannibal est à la fois terrifiant, insaisissable et… sympathique. Son intelligence, son raffinement, sa perfection physique et son charisme en font un être hors norme, quand son visage lisse, dénué de toute expressivité, et son esprit clinique et critique sur lequel rien ne semble avoir de prise le rendent impénétrable. Mais Hannibal s’évertue à rendre les agissements de son héros tolérables, puisque que la majorité de ses victimes sont pour la plupart des personnages négatifs : qui peut raisonnablement déplorer le sort réservé à Mason Verger ? Le maelstrom de sentiments que suscite Hannibal est au cœur de la fascination qu’exerce le personnage : comme un papillon attiré par la lumière qui finira par le brûler, le spectateur ne peut en détacher le regard.

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Il est difficile de parler d’Hannibal en termes génériques, parce qu’en se portant au niveau du fantasme, la série se fait le support des projections de chacun : chaque spectateur y trouvera exposées ses peurs, ses névroses et ses obsessions. Ce qui précède est donc pour une large part une opinion personnelle – mais je crois qu’elle traduit bien ce qui en fait la force : en sondant le mal au niveau inconscient, elle nous dit quelque chose de notre propre rapport à la noirceur et de l’attirance paradoxale qu’elle peut susciter en chacun de nous. (Rappelez-moi de reprendre rendez-vous chez mon thérapeute…)

On pourrait disserter des heures sur Hannibal, et passer à côté de l’essentiel : il s’agit avant tout d’une excellente série, dont il faut d’abord profiter sans l’intellectualiser à outrance.
En tous cas, la seconde saison laisse augurer le meilleur pour la suite. Mieux construite, portant au paroxysme l’atmosphère et l’esthétique qui la caractérisent, la série se concluait sur un bain de sang magistral en nous laissant dans l’expectative quant au sort de certains personnages principaux. Une chose est certaine : la chasse au cannibale est ouverte. Espérons que la troisième saison ne nous laissera pas sur notre faim… 

Crédits: NBC