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Hannibal : Bryan Fuller aux origines du mal

Delphine Rivet

Le 25 septembre prochain, le loup entre dans la bergerie. Canal+ Séries, nouvelle chaîne du groupe Canal+, met les petits plats dans les grands pour accueillir une de ses récentes acquisitions : Hannibal (NBC). Aujourd’hui, je vais vous expliquer pourquoi, selon moi, c’est l’une des meilleures séries de l’année, networks et chaînes du câble confondus.

@NBC

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Hannibal, c’est la collision de deux mondes : l’horreur y flirte en permanence avec la beauté. Bryan Fuller, son showrunner, a délaissé ses comédies douces amères (Wonderfalls, Dead Like Me, Pushing Daisies) pour explorer la psyché humaine dans toute sa noirceur. L’histoire d’Hannibal, du nom du célèbre serial killer Hannibal Lecter, se déroule avant Le Silence des agneaux. Dans la série littéraire de Thomas Harris, Hannibal se situe plutôt aux prémices de Dragon Rouge. Will Graham (Hugh Dancy), brillant consultant pour le FBI doté d’une extrême empathie pour les criminels, se voit assigner un garde fou, en la personne du Dr Lecter (Mads Mikkelsen), psychiatre de son état, et accessoirement cannibale. La faculté qu’il a à se fondre dans l’esprit des serial killers est autant un don qu’une malédiction et chaque nouvelle enquête fait se fissurer un peu plus le mur invisible qui le sépare de la folie.

@NBC

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Entre humanité et monstruosité

Hannibal est une série que l’on pourrait qualifier de « character driven« , c’est-à-dire guidée par ses personnages. Une qualité que l’on retrouve dans toutes les séries de Fuller. Mais si vous êtes féru du style de ce formidable scénariste, Hannibal risque fort de vous déstabiliser. Pour couronner le tout, cette série dénote totalement avec les autres séries des networks. Tant et si bien qu’Hannibal, diffusée sur NBC, peine à séduire le grand public. Trop cérébrale, trop sombre… mais le network a tout de même fini par la renouveler pour une saison 2, se disant probablement qu’elle ferait joli dans leur catalogue. Malgré tout le talent de Bryan Fuller, ses séries sont victimes d’une malédiction qui les empêchent de décrocher une saison 3 (voire carrément une saison 2 pour Wonderfalls).

Il embrasse ici une nouvelle ère dans son écriture, non pas dans la forme, mais dans les thèmes abordés. Fuller a toujours montré une attirance pour la mort, ou le questionnement de la vie après la mort. Mais ses séries n’étaient jusque là jamais morbides. Avec Hannibal, on quitte des angoisses presque enfantines (l’abandon, la famille et la mort donc) pour mettre les deux pieds dans des préoccupations plus adultes et plus existentialistes. Bien sûr, la mort est toujours très présente, mais la série s’attarde surtout sur la folie, ou le basculement vers celle-ci, l’incapacité au bonheur ou à se lier avec quelqu’un, la frontière entre l’humanité et la monstruosité. Autant de thèmes qui collent à la peau des deux personnages principaux, Hannibal et Will.

@NBC

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Si au premier abord la série adopte les traits d’un formula show avec des enquêtes bouclées, ne vous y trompez pas. Chaque meurtre a un impact sur la construction, ou plutôt la déconstruction psychologique de Will. Hannibal en est le marionnettiste. Sous son emprise, l’esprit de Will va peu à peu s’effriter jusqu’à l’inéluctable issue, qui donnera lieu à un season finale magistral.

La valse macabre

A travers ce duo, et l’amitié perverse et co-dépendante qu’ils se vouent, Bryan Fuller nous interroge (et s’interroge probablement lui-même) : peut-on avoir de l’empathie pour un monstre ? Et si oui, cela fait-il de nous un monstre pour autant ? Au-delà du caractère exceptionnel et dérangeant du don de Will, le spectateur est pris à témoin. Car c’est bien de l’empathie que l’on ressent envers Hannibal. Son esprit brillant, son extrême solitude et son incapacité totale à tisser de véritables liens avec autrui, sont autant de miroirs que Will lui renvoie. Ces deux-là se répondent, et comme dans une valse macabre, un seul mène la danse. Hannibal est un bloc de granit. Ses émotions ne transparaissent qu’à travers un discours analytique dans lequel chaque mot est savamment pesé. L’affection qu’il porte à Will est certes perverse, mais elle est néanmoins bien réelle. Une amitié qui se manifeste par la curiosité qu’il lui porte. Il est tellement fasciné par la personnalité de Will, l’image même d’un alter égo qui n’aurait pas encore basculé de l’autre côté, qu’il veut la disséquer, la mettre à l’épreuve. Et à mesure qu’il se laisse gagner par son obsession, il sera écartelé entre son rôle de son sauveur et celui de bourreau. Et c’est là tout le paradoxe du personnage d’Hannibal.

@David Slade

@David Slade

Entre eux, les personnages se répondent parfois de manière très écrite, presque théâtrale. Un trait de caractère que l’on retrouve surtout chez ceux dont l’intellect est mis en avant, tels Hannibal, Will ou encore le Dr Du Maurier (Gillian Anderson), par opposition à l’agent du FBI Jack Crawford (Laurence Fishburne), l’homme de terrain, ou Alana Bloom (Caroline Dhavernas) davantage dans le registre des émotions. Des dialogues qui donnent lieu à des interactions particulièrement soignées.

Rendre beau ce qui n’inspire que le dégoût

Hannibal a beau être magnifiquement écrite, la mise en scène contribue tout autant que l’écriture à sa réussite qualitative. Pour transposer à l’écran ce qu’il avait couché sur le papier, Fuller a su s’entourer de gens qui comprenaient parfaitement sa vision créatrice. Derrière la caméra, c’est David Slade qui a donné son empreinte visuelle à la série. Sa réalisation est un apport considérable au scénario de Fuller. Le choix d’esthétiser à l’extrême chaque scène de crime permet en effet une certaine distanciation face à l’horreur qui nous est présentée. Ce sont des tableaux. Ainsi, il rend beau ce qui, par sa nature même, n’inspire que le dégoût, à l’image des carcasses du peintre Soutine.

Carcasse de bœuf, par Chaïm Soutine.

Carcasse de bœuf, par Chaïm Soutine.

Mais cette même réalisation peut aussi nous forcer à nous approcher au plus près des personnages. Les effets de style sont, dans le cas de Will, autant de portes d’entrée dans l’esprit du consultant. Les vertiges, les hallucinations et les pertes de repères qui sont représentés à l’écran sont parfois à la limite de l’expérience sensorielle pour le téléspectateur. A l’opposé de cette mise en image déroutante, Slade a bâti autour du personnage d’Hannibal, un univers visuel fait de symétrie. Hannibal est un esthète et cela se traduit au travers de l’architecture. Les habituels « beauty shots » sont ici remplacés par des plans fixes de bâtiments qui brillent par leur singularité (les bureaux du FBI, le cabinet d’Hannibal ou encore celui de sa psy, le Dr Du Maurier). David Slade se permet même plusieurs clins d’œil au film de Stanley Kubrick, The Shining, que les cinéphiles ne manqueront pas de remarquer.

En haut, la scène des toilettes dans Shining. En bas, Hannibal.

En haut, la scène des toilettes dans Shining. En bas, Hannibal.

David Slade a fait appel à une décoratrice, Patti Podesta, qui s’est elle-même entourée d’un chef cuisinier consultant. Les dîners chez Hannibal, de leur préparation à la dégustation, en passant par la décoration de la table, sont l’objet d’une minutieuse scénographie. Ces tablées gargantuesques nous font saliver d’envie, et on en oublierait presque que ce sont des poumons, un cœur et du sang humain que les invités s’apprêtent à déguster. C’est également une façon supplémentaire d’appuyer sur l’appétence d’Hannibal pour la beauté.

Croquis préparatoire de Patti Podesta

Croquis préparatoire de Patti Podesta

Toujours en étroite collaboration avec Fuller, Slade a octroyé à Hannibal un avatar chimérique : le cerf. Omniprésent dans les cauchemars de Will, ainsi que dans ses hallucinations, le cerf, ici doté de plumes noir corbeau (d’où le surnom qui lui a été donné en anglais : « raven stag« ), ce n’est pas Hannibal comme on peut le lire ici ou là mais plus précisément la manifestation de l’esprit de Will qui essaie de lui dire que la réponse est sous ses yeux. Dans certains plans se déroulant dans le cabinet du Dr Lecter, on aperçoit d’ailleurs une statuette de cerf. Les bois de l’animal sont également exploités dans l’imagerie de la série comme un piédestal sur lequel sont posés les corps des victimes du « Chesapeake Ripper »… ou de son copycat.

@NBC

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Un casting sans fausse note

Après avoir énuméré les nombreuses qualités aussi bien scénaristiques que visuelles de la série, on ne pouvait faire l’impasse sur le casting. En tête, le danois Mads Mikkelsen qui nous donne à voir un Hannibal Lecter finalement très éloigné de l’incarnation d’Anthony Hopkins dans Le Silence des Agneaux. Il est certes aussi glaçant que son aîné, mais propose une interprétation beaucoup plus contenue et intériorisée, là où Hopkins pouvait être délicieusement extravagant. Le Hannibal de Mikkelsen n’en demeure pas moins une véritable réussite. On prend un véritable plaisir à le voir cacher son jeu en société, agissant en véritable gentleman d’un autre temps, pour ensuite le voir avancer ses pions en parfait manipulateur qu’il est. Pour la petite histoire, David Tennant était pressenti pour le rôle du cannibale.

@NBC

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Hugh Dancy est également parfait dans le rôle du rat de laboratoire, aux prises avec la folie et ne sachant plus s’il peut se fier à son propre jugement. Borderline, il est, de ce point de vue là, tout ce qu’Hannibal n’est pas. Dancy offre une merveilleuse tonalité à ce rôle, tout aussi compliqué à jouer que celui d’Hannibal. Et même si la série s’immisce tout particulièrement dans la relation Hannibal/Will, les seconds rôles ne sont pas négligés pour autant. Gillian Anderson est, comme souvent, fabuleuse dans la peau du Dr Du Maurier, et on a plaisir à retrouver Caroline Dhavernas, déjà formidable dans Wonderfalls. Si Laurence Fishburne peut sembler plus monolithique que le reste du casting, il n’en demeure pas moins un acteur charismatique. A noter aussi, la très belle performance de Kacey Rohl dans le rôle d’Abigail Hobbs. Parmi les guests, on retrouve notamment Gina Torres (Firefly, Suits), Eddie Izzard (vu dans The Riches, et qui tenait un des rôles principaux de Mocking Bird Lane, le remake de The Munsters écrit par Fuller, qui n’a hélas pas dépassé le stade du pilote), Ellen Muth (une autre habituée de l’univers de Bryan Fuller, qui jouait Georgia Lass dans Dead Like Me) ou encore Lance Henriksen (Alien, Millenium).